Depuis ma nouvelle situation, je loue une petite chambre dans un hôtel près de la place des Abbesses. Le tissu baroque aux murs, l’unique fenêtre qui donne sur la rue, la petite table 50 en bois verni, voilà le théâtre de mes journées devant mon portable.
Près de ma machine, quatre disques durs externes WESTERN DIGITAL My Book II Studio Edition de 1 téraoctet (1000 Go) chacun.
Ma discothèque portative.
Mes deux seules sorties journalières, c’est le matin vers 9h30 pour acheter la presse et boire un café, et vers 21 heures pour dîner à la brasserie d’en face.
Le paradis, quoi.
Il y a trois semaines, j’ai reçu un mail de l’un de mes employeurs, Larry.
Le lendemain, je passai rue de Turbigo pour acheter quelques vêtements ; j’aime bien acheter de nouveaux vêtements quand je parts en voyage.
J’ai opté pour un pantalon slim fit wool signé Paul Smith, une chemise Pierre Talamon rayée aux revers cramoisi, et des lunettes Aviator de Christian Roth. Look très décontracté chic, parfait pour Rome, ma destination.
Le soir même, j’ai lancé mon agent Tommy sur le net pour qu’il me trouve des infos sur Rodion, Robotnick, Baldelli et le festival Dissonanze. Tommy est un programme de recherche développé par l’O.I.T.E qui utilise des algorithmes dit neuronaux pour délivrer des résultats pertinents.
Google aimerait Tommy, j’en suis sûr.
Dans l’avion, j’en profite pour écouter Romantic jet dance ― l’unique album de Rodion ― et je parcours le rapport de Tommy, qui confirme les craintes de Larry.
Arrivé à l’aéroport de Ciampino, le soleil est là, accompagné d’une grève des transports en commun. J’arriverai à ma chambre après trois heures et demie d’errance dans une banlieue plate et étouffante.
Grâce au site web de la municipalité de Rome, j’ai pu trouver une chambre chez l’habitant, et la mère de la propriétaire m’accueille avec un magnifique gâteau (pas assez cuit) à l’orange.
Une rapide douche et me voilà prêt pour la première soirée du festival Dissonanze, Rodion joue à minuit, pas un instant à perdre.
Le Palais des Congrès où se tient la manifestation fut construit de 1937 à 1953 par l’architecte rationaliste Adalberto Libera sous le haut commandement du Duce Benito Amilcare Andrea Mussolini.
Tout semble concorder.
Un immense cube central renferme la salle principale ou sévit déjà Cobblestone Jazz. Je dois suivre un couloir qui débouche sur une immense salle aux murs de marbre blanc, pour gravir un escalier en z afin d’atteindre la terrasse à ciel ouvert où Rodion va jouer dans quelques instants.
J’en profite pour commander une coupe de champagne et observer les clubbers alentours.
Le standard européen, partout.
Et tout semble normal.
Pourtant ma montre Schwindel Torgoza est formelle : une anomalie de quatre degrés est en cours.
La scène s’illumine, les premières notes retentissent, Rodion et un immense bassiste portant chapeau de cow-boy et chemise cintrée entrent sur scène. L’aiguille de ma montre fait un écart de deux degrés.
Larry avait raison.
Rodion porte en bandoulière un petit synthé qu’il martyrise, et il y prend du plaisir, pendant que son pote oscille comme une flammèche en jouant des basses énormes, pendant qu’un arpeggio grandiloquent monte et monte encore dans les aigus. Je reconnais de suite certains chuintements de synthé, certains sons mats de caisse claire, tout est là, ces sons viennent d’ailleurs. Les lumières palpitent et dilatent les pupilles, des vagues sonores éclaboussent les murs blanc du fascisme, ma montre progresse de six degrés, il est temps d’agir.
Le temps de trouver les w.-c., et je me colle l’idole durant sept bonnes secondes.
Ouch !
J’en ressors modifié.
Sur la scène, un trou obscur d’un bon mètre de diamètre surplombe Rodion, il en sort certains sons sur lesquels dansent en cadence les clubbers, juchés sur les bancs en marbre de la terrasse fasciste.

*
Assis à la terrasse du Giolitti ― le plus célèbre glacier de la capitale italienne ― je déguste la coupe du même nom, un dôme de glace chocolat au cœur de malaga recouvert d’une pyramide de chantilly. Bruno, mon contact sur Rome, s’est contenté d’un cornet fraise : « Alors, hier, c’était comment ?
– Fatiguant. Mais Larry avait raison, la faille était là.
– Grande ?
– Un bon mètre, et profonde. Elle est restée pour Robotnick, a changé de couleur pour Baldelli.
– Ce soir je t’accompagne. On ne sera pas trop de deux.
– J’espère que t’es résistant, j’ai dû me coller l’idole sept secondes…
– Sept !? Mamma mia !
– Le plus étrange, c’est que la faille s’est détournée de moi, comme pour se cacher.
– Ça m’est arrivé aussi à Sonar l’année dernière, mais sur une plus petite faille, très mobile. Impossible de mater à l’intérieur. »
La fraise de Bruno coule sur son index : « Merde !
– Finis ta glace, on doit y aller. J’ai l’adresse de Rodion, il nous faut plus d’infos pour savoir s’il est dans le coup…
– Putain de glace ! »
*
Station de la Basilique S. Paolo, banlieue sud de Rome.
Suivant la vue Google Maps sur mon portable, on s’engage sur une petite route bordée d’arbres qui montent et serpentent entre des maisons basses. Au sommet, un petit restau de quartier fait face à une magnifique vue sur la basilique.
« Rodion habite à deux pas. Je te parie qu’il vient manger à midi dans ce boui-boui. »
A l’intérieur, on s’installe autour d’une longue table ou quelques vieux mangent des assiettes de pâtes, serviette autour du coup. Des affiches anciennes de courses hippiques ornent les murs.
Le serveur ne parle pas un mot d’anglais, alors Bruno traduit : aubergines grillées, jambon de pays et vin italien, et puis des penne.
Ma montre ne bronche pas, le vin est bon.
« Eh !
– Quoi ?
– Mate l’affiche, là, derrière toi. »
Une affichette de concert, un peu écornée, montre un chanteur à la nuque longue, maquillé et coiffé d’un casque aux pointes immenses et argentées, très glam.
« C’est qui ?
– Renato Zero, une star très populaire ici, style Johnny Hallyday, sauf qu’il était plutôt du style David Bowie période Ziggy à l’époque.
– Tu crois que c’est un signe ?
– L’idole va nous le dire, non ? »
Chacun à son tour, on file aux w.-c. pour se coller l’idole… Deux secondes chacun.
Je regagne ma place, on nous sert trois assiettes de pâtes, une vieille femme habillée de noir entre et s’assied devant la troisième assiette, à ma gauche : « Vous ne pouvez pas rencontrer Eduardo. C’est impossible.
– Eduardo ?
– Oui, Eduardo, mon Eduardo, que vous appelez Rodion. Je suis sa grand-mère : la Nonna. Il est occupé, il travaille dans son studio avec un autre jeune, Munk. C’est pas possible. »
Stupeur.
Elle parle en italien, mais je comprends tout, merci l’idole.
« Ecoutez, madame…
– Nonna, appelle-moi Nonna, petit.
– Oui, Nonna, il nous faut en savoir un peu plus sur Rodion, c’est très important, pour nous, pour vous, et peut-être bien pour… cette ville, je crois.
– Vous êtes des journalistes ?
– Non, nous sommes des investigateurs spécialisés dans les affaires de clubbing. Nous sommes mandatés par…
– Je m’en fous. Je peux vous livrer quelques informations si vous voulez. »
Bruno acquiesce de la tête.
« Très bien, répond-elle. Louis, amène-nous une bouteille de grappa, ces messieurs offrent ! »
C’est à ce moment précis que je remarque qu’elle porte une paire de lunettes très stylée, des Aviator de Christian Roth.
Mes lunettes.
– Qu’est ce que vous voulez savoir ?
– Parlez-nous de l’enfance de Rodion, ses débuts de musicien…
– Ah ! Eh bien, Ed a commencé le piano à cinq ans. Il était très doué, tellement doué qu’il a fait ensuite le conservatoire, puis la Vatican Organ School. Il aurait pu être un très bon organiste, mais vous connaissez les jeunes, l’ordre, la rigueur, tout ça, ils aiment pas. Quand le Vatican lui a demandé de choisir entre sa vie de musicien et l’Église, il a choisi.
– Le Vatican ! Vous êtes sûr ?
– Eh ! petit, on est en Italie ici ! À Rome ! Ed est un vrai Romain, et comme tout les Romains, il aime boire, manger, et en même temps parler. C’est en lui.
– Très bien Nonna. Nous ne voulions pas vous offenser.
– Ça va. À quatre-vingt-cinq ans, j’en ai vu d’autres, des loustics.
– Parlez-nous de ce qu’il écoutait quand il était jeune…
– Je crois que c’est son oncle, chanteur à la chorale, qui lui a fait écouter ses premiers disques, casque sur la tête : Bach et Debussy. Tout ça l’a influencé, comme la musique des jeux vidéos de son enfance, Ghost’n’Goblins, tout ça…
– Vous connaissez les jeux vidéo à votre âge ?
– Et je peux te mettre une sacrée branlée à Pro Evolution Soccer quand tu veux, merdeux ! »
Et elle s’enfila un verre de grappa sans broncher.
C’est à ce moment que je me suis demandé si l’idole nous menait pas en bateau…
« Ok, bon. Son actualité ?
– Oh, il travaille avec Munk sur des titres psychédéliques. Ils boivent beaucoup et font beaucoup de bruit aussi. Il y a eu aussi ce Khan, le Turc fou. Ils ont composé un titre ensemble… C’était comment déjà ? Ah ! oui, Disco Felafel, ça sortira sur le label I’m Single si vous voulez tout savoir. Khan lui a beaucoup apporté, je l’aime beaucoup le petit Khan, il lui a donné des conseils pour la scène, tout ça…
– Et pour hier, à Dissonanze, sur la terrasse du Palais des Congrès…
– La grappa est finie, commandez-en une autre ! »
*
Samedi soir, deuxième nuit Dissonanze. Bruno et moi sommes confortablement installés dans des sièges en velours rouge, dans la salle de projection du Palais des Congrès. Cluster finit sa performance live dans un déluge de larsens.
« Elle nous a coûté cher cette Nonna : je suis à sec.
– Mais grâce à elle, on est sûr d’une chose : Rodion n’y est pour rien dans tout ce bazar. Il en est plutôt la victime.
– Et Robotnick ? Baldelli ? Cluster ?
– Idem. Je pense que ces musiciens qui entretiennent un fort rapport avec le passé découvrent les failles, et qu’elles les poursuivent, mais qu’ils ne sont pas la cause directe de ce dysfonctionnement spatio-culturel. Rodion est l’exemple type : bon musicien, ayant assimilé des pans entiers de la culture musicale de son pays comme l’italo disco, il creuse innocemment au-dessus d’une d’entre elles un trou qui relie l’instant de ce festival à la culture club des seventies.
– Ah ?
– J’ai bien l’impression que celui qui a créé ces trous, s’il existe, se cache dans le passé.
– C’est la conclusion de ton rapport pour l’O.I.T.E ?
– Que dire de plus? Ma montre Schwindel Torgoza n’a pas bougé d’un pouce ce soir, tout semble terminé désormais. Je rentre sur Paris demain.
– OK. Il est encore tôt, non ? Qu’est ce qu’on fait ?
– Allons prendre un taz sur Carl Craig, ça nous détendra… »
À suivre…
Rodion sur mySpace
Le festival Dissonanze