2008, en avril, M83, un concert à la Maroquinerie — Saturdays=Youth venait de sortir.
La musique de M83 comme habitacle. La musique de M83 comme habitat. La musique de M83, maison perdue où le son incessant bloque le passage du souvenir et des larmes. La musique de M83 sonne infiniment triste, même lorsqu’elle semble plus gaie qu’à l’habitude. La musique de M83 découpe le temps en sections, les sections de temps en séquences, les séquences de sections de temps en parties, et ainsi de suite à l’infini. La musique de M83 joue sur l’infinité, du son autant que de la structure : si d’une part la composition repose sur un ajout continuel de couches de son qui saturent l’espace sonore, d’autre part bien des morceaux, loin de la structure pop (même en appui sur la répétition finale, ad libitum, d’une phrase du refrain ou du refrain entier — manière d’en finir avec un morceau sans lui donner fin) se terminent avec la réduction progressive du volume ou la diminution des couches de son, mais non pour revenir au silence, car la progression du morceau cache en fait sa circularité. Terminé, le morceau l’est autant que l’on puisse dire que l’expiration met fin à la respiration, autrement dit met fin à un cycle, mais ouvre à l’autre séquence du cycle — l’inspiration.
Grand système respiratoire, la musique de M83 ne finit que pour mieux commencer à nouveau. Vertigineux moyen de se croire hors de portée — de quoi ? de tout.
Mur de son : la musique a doublé les murs de la Maroquinerie d’un mur de son impénétrable à ce dont je suis à portée. Il n’est nulle part à craindre d’enfermement entre ces murs-là, dont la musique de M83 n’est que le matériau et dont je suis l’architecte. Ils tombent dès le niveau sonore retombé. Murs immatériels du son qui se matérialise.
Ludmilla qui était là aussi : elle avait disparu. La musique de M83 emportait Ludmilla, m’emportait, avait emporté les autres spectateurs. Derrière la musique de M83 — rien derrière la musique de M83, car cette musique est partout. Dans cette petite salle, entre ces quatre murs, la musique de M83 avait pris tellement de place que nous nous y sommes perdus. Partout, la musique. Finis, dehors et dedans. Finie, la limite : la seule limite, c’était le temps. Finis, les débuts, les fins. Plus rien qu’un grand infini où se perdre. Un des morceaux : Highway of endless dreams. Des « rêves sans fin ».
Une malencontreuse plaisanterie d’Anthony Gonzalez : contrefaisant l’accent anglais d’un Anglais parlant français, butant sur le français, singeant la maladresse d’un artiste anglais qui fait l’effort de prononcer trois mots en mauvais français, avec un mauvais accent français, butant sur la caillasse malencontreuse de la langue française mal maîtrisée — je bute moi aussi, je bronche sur cette plaisanterie dont je ne sais expliquer ni le manqué, ni l’origine (détendre l’atmosphère, atteindre le public, se détendre : peu importe). Toute en tension, en expansion partout et toujours, la musique de M83 ne nécessite ni détente, ni plaisanterie et ne mérite pas de présenter des excuses. Voilà le problème : cette plaisanterie malencontreuse ressemble trop à des excuses informulées par qui sait que le concert qui vient ne se résoudra pas, ne dénouera pas sa tension, n’arrachera les larmes et un plaisir terrible au public qu’au prix d’une tension qui croîtra sans fin.
D’un côté, la devanture pop de certains titres du nouvel album (Kim & Jessie, Skin of the night, Up!), mais au bout d’un long corridor, une sorte de couloir de cinq minutes et demie, l’arrière-boutique où les boucles lentes tournent en spirale. La pop, c’est pour la montre. Idem pour les remixes. Yuksek a œuvré sur Graveyard Girl, transformant une chanson à danser en danse chantée. Très réussi, ce remix : une puissance concentrée qui trahit étrangement le principe de discrétion du chant, enseveli d’habitude sous un effondrement de son — les couplets de cette chanson (c’est une chanson) puis les premiers refrains, avant le déluge de basse saturée et de beat : on y discerne le grain de voix d’Anthony Gonzalez. Sur la voie tranquille de Couleurs, c’est Jori Hulkkonen qui construit une autoroute rythmique. Pop, electro, shoegazing — est-ce la perspective du concert prochain de My Bloody Valentine le 9 juillet qui me prédispose à entendre à l’obsession l’influence de ce groupe dans toute la deuxième partie de Saturdays=youth ?
En concert, pas de danse possible ni de mouvement : la musique possède l’espace, le corps ne dispose plus de la place nécessaire au mouvement, lequel se répercute vibrant, vers l’intérieur. Les morceaux les plus atmosphériques — sur le dernier album : We own the sky, Highway of endless dreams, Too late, Dark moves of love — forment une expansion tangible qui s’introduit en moi. Musique=intrusion, par les oreilles et dans un point infime, une faille noire quelque part entre les ventricules. La matérialité de la musique de M83 en concert devient telle que l’intérieur du corps n’est plus ni chair, ni os, ni sang ni rien d’autre que de la musique. Corps muté, musique qui intègre en elle l’espace et les corps.
Ludmilla au moment de sortir : « J’ai envie de pleurer, dit-elle. Je pourrais pleurer. » Il faut bien qu’elle sorte, cette musique qui avait pris corps en nous. Des larmes de musique. « Il se griffait, se lacérait le visage, à hauteur de la bouche et des yeux — “The eyes ! Behind my eyes !” Soudain, les images disparurent et des larmes se mirent à couler ; du moins crut-il qu’il s’agissait de larmes. Une musique dans le lointain et assourdie accompagnait cet écoulement. Ses yeux : il s’était crevé les deux yeux. »