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     SHONKY : TIME ZERO PLUS SIX   
 par Coddo del Porta


L’excitation médiatique est retombée : depuis la sortie de Time zero, premier album de Shonky, en janvier 2008, c’est-à-dire depuis la minéralisation de son auteur en une sorte de statue de « jeune prodige de la techno-minimale installé à Berlin après une pincée de maxis ébouriffants », la statue a disparu et la musique a regagné sa place — devant, tout devant.

J’avais été conquis par ce disque en même temps qu’embarrassé par ce bruit de fond publicitaire, au point qu’il a fallu que j’en repose mes oreilles, autant du bruit que du disque, c’est-à-dire que j’avais fini par éviter de l’écouter. Le disque tourne à nouveau sur ma platine, six mois après cette première fois conquérante. Il est temps d’en finir et de fixer une bonne fois ce que j’en pense.


Des reproches, je vais d’abord en formuler deux avec assez de précision pour montrer à quel point je suis attaché à ce disque : il s’en trouve assez, disons-le dans ce sens-là, pour prouver que ce ne sont ni l’aveuglement ni la hâte qui me firent dès le départ apprécier cette musique.

La régularité, pour commencer, dans la construction des morceaux, je la condamne en tant que crime contre la courbure. La musique électronique peut s’écrire dans ses principes avec le langage de la géométrie. Le cercle y représenterait la boucle ; une courbe y tiendrait lieu de montée ; l’alternance de montées et de descentes, appelons-la sinusoïde — le tout dépendant d’une linéarité égale à l’inscription du morceau dans le temps, de son début à la fin. La base linéaire du temps sert de support à l’arrondi (du cercle, des courbes). Or, dès l’ouverture du disque, le morceau intitulé Time zero ou, plus loin, Nebula, substituent à la courbe une régularité carrée, à angles droits. Les sons nouveaux semblent apparaître à intervalles réguliers, même si ce n’est pas systématiquement le cas. À l’angle prévisible, on préférerait un dérèglement raisonné de tous les sons ; aux angles trop droits, une manière de torsion, d’accès au tordu ; à la régularité, de l’inattendu.


Or, impossible d’échapper à la règle, au réglé, au règlement, à la régularité. Principal accusé : le beat, un martèlement régulier. Ça coince, ça freine l’élan. Je respire toujours au même rythme, mon corps bat toujours au même rythme, l’air que je respire bat à ma gorge au même rythme que celui qui ressort de ma bouche, mon corps bat la mesure au rythme où l’air entre et sort de ma gorge, le rythme, le rythme, le rythme… Ce métronome-là, c’est le problème majeur de l’album — la linéarité, la raideur linéaire, la raideur, voilà d’ailleurs ce que je reproche avec le plus d’insistance à la minimale. Rien d’étonnant à ce que… — et merde, j’aimerais bien être étonné, justement1. Ce long fil d’Ariane de la régularité tendu à travers les couloirs de cet album-labyrinthe, je me suis pris les pieds dedans.


En dépit de défauts si notables, l’album de Shonky pourtant mobilise suffisamment de forces musicales pour avoir entraîné mon adhésion dès la première écoute2. Que reste-t-il de cet accord spontané après et la claire vision de ses défauts et une maturation de l’écoute pendant quelques mois ?

Eh ! bien, cette musique n’a rien d’ennuyeux, constat rien moins qu’évident après ce qui vient d’être montré. Je l’explique par ceci, que la raideur excessive dans le mode de construction des morceaux se trouve compensée ou étouffée par leur richesse sonore et atmosphérique.

Les sonorités choisies, tout d’abord, sont les dépositaires de cette souplesse manquante. Ainsi, c’est la rondeur qui domine dans les basses de presque tous les morceaux. Beaucoup de sons, très cosmiques dans leur texture caoutchouteuse et leur résonance, donnent par ailleurs une tonalité très deep et hypnotique à Cosmic ray ou Ondulation. Ici (Galactica), des percussions résonnent avec l’épaisseur du bois et le morceau s’achève sur un concert de bulles éclatées. Parfois (Odyssey, Galactica), c’est une spirale dont le rythme introduit un décalage avec la ligne de base. Shonky maîtrise enfin surtout l’art de faire monter la musique et la maintenir dans les hauteurs : une séquence ascendante dans Magma tient l’auditeur en haleine, pour ne pas parler du danseur dont l’ascension physique et chimique coïncide avec la tension musicale. Cette tension porte, pour finir, les morceaux de l’album au rythme plus accrocheur, comme Time zero ou Ondulation, expressément composés pour faire danser. Richesse des sons et des textures, intensité des phases ascendantes : voilà donc où la musique de Shonky puise une puissance de séduction suffisamment considérable pour faire oublier ses défauts.


J’ai failli trébucher sur Time zero — j’ai cru que j’avais failli trébucher.


Notes :

1. Quel résultat aurais-je obtenu, si j’avais écouté Time zero à partir d’un CD ou d’un fichier numérique ? C’est avec deux disques vinyle que j’écoute cet album de Shonky : chaque séquence musicale se limite donc nécessairement à deux morceaux par face. La contrainte que ce mode de jeu de la musique induit m’affranchit en partie de l’impression de monotonie.


2. Vertu d’autant plus utile à une époque où la quantité de nouveaux disques publiés favorise moins l’approfondissement qu’ils n’obligent au survol. Aucune nouveauté dans cet état de fait déplorable à cause duquel l’auditeur privilégie l’effet superficiel à la profondeur et manque ou néglige un disque dont la beauté mérite, pour naître au jour, un lent, long et patient effort de gestation. C’est une autre manière d’affirmer la nécessité d’être deux pour qu’une œuvre existe : qu’une musique, comme un enfant, naît de la conjonction d’un père et d’une mère, l’artiste assumant la position du mâle dont l’excitation, en tant que processus créatif, conduit à l’éjaculation d’une œuvre reçue en son ventre-oreille par la femelle qu’est l’auditeur, chargée d’en accoucher.

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