Un jour, vous décidez de ne plus sortir en soirées pour profiter de la journée. Vous décidez de dormir la nuit, de travailler le jour. Vous profitez de la journée, vous travaillez, vous dormez, vous travaillez.
Vous perdez le fil de la nuit, vous ne vous embrouillez plus dans les jours. Votre mémoire retrouve tous ses mètres carrés. Le bleu enfumé sous vos yeux fait place à des valises pleines de tensions diurnes, d’objectifs professionnels et de calendriers.
L’imprévu ne fait plus partie de votre quotidien. Vous planifiez vos rencontres avec des gens du jour, pour le goûter, après la sieste des enfants, pour le dîner avant le dernier métro.
Un jour, on vous appelle. Vous êtes encore au bureau. C’est celle qui navigue toujours joyeusement entre le jour et la nuit. Elle vient prendre des nouvelles et lâche, avant de raccrocher, tiens, ce soir, je serai là, à l’heure de l’apéro, à la boutique, y a Chloé qui va jouer son nouveau live, viens. Et elle raccroche.
Ce jour-là, vous vous retrouvez en train de chercher une place dans le frigo, electro-ménager modèle kitchenette, casé dans le couloir de l’arrière boutique du bureau Kill the DJ, à deux pas du Carreau du Temple. Le frigo de la boutique du label Kill the DJ est plein de bouteilles et le local plein de copines et de copains, conviés là pour boire un verre et surtout pour écouter, soutenir, et critiquer peut-être, Chloé, leur amie, parce que demain leur talentueuse protégée va jouer son nouveau live au Rex. Demain le club electro-techno parisien continue de fêter ses 20 ans, un samedi soir du mois de mai 2008, que des filles aux commandes : Jennifer, Chloé et Ellen Allien.
Maintenant, Chloé va tester son nouveau live. Fany Corral, Stéphanie Fisher et Fany Virelizier qui font tourner la barraque Kill the DJ en profitent pour ouvrir les portes du local. Les garçons qui travaillent tous les jours ici veillent aussi au grain : Adam le dandy-graphiste fétiche du label assure le réassort de la table-bar, et Krikor serre des paluches.
La grappe de fumeuses pépiantes sur le trottoir abandonnent d’une pichenette leurs cigarettes, un de ces geste qui vous fait penser au grand-père. Une rangée de garçonnes se plantent devant le bureau de Fany investi maintenant par Chloé et son matériel : n ordinateur portable, des contrôleurs MIDI, une boîte à rythme vintage RTR-707, un micro, sa voix, une table de mixage Mackie. é plonge.
Il y a eu des fois, c’était déjà le matin dehors, sous la nuit perchée haut des fins de nuits de l’Elysée Montmartre, le rythme lent et sensuel des mixes de Chloé vous faisait décoller, quitter la terre ferme, loin de la lumière bleue du petit matin, transformant ensuite en bruissement la glissade des voitures sur le bitume des boulevards parisiens.
Et là, sur le plateau de verre rouge, dans ce bureau-labo-label, le reflet de la demoiselle penchée sur l’écran, blottie dans les fils, les boutons de la console, le pad et le micro, devant une foule d’intimes, Chloé fabrique un moment de grâce. Entre chien et loup, il n’est pas 21 heures. L’ordinateur est posé sur un gros livre Warhol, comme à la maison du temps des soirées diapos. Encore plus lentement, encore plus profondément , encore plus sourdement, la substance auditive distillée par Chloé vous embrasse. Le volume est aussi fort que le son et l’espace du local le permettent, c’est-à-dire un tout petit peu plus que dans votre salon. Vous êtes d’abord attentifs et silencieux, et de plus en plus excités et mobiles. Le début du set est très sourd et très lent, il y a même un silence, elle glisse un tube et reprend tout aussi lentement. La déferlante électronique touche sa cible : vos oreilles, votre ventre, les boucles abstraites et mathématiques qui relient la musique à votre cerveau, vos sens, vos émotions. Il y a des femmes qui mènent la danse, qui vous attrapent fermement, vous calent dans leurs bras, plantent leur regard clair dans vos yeux, vous intiment silencieusement l’ordre de leur faire confiance et de les suivre, pour un moment de plaisir, un moment d’égarement, une parenthèse sensuelle, à la limite de la chute, à la limite de l’indécence, un truc qui fait tourner la tête, une valse. Discrète, on ne dirait pas comme ça, Chloé fait partie de ces femmes-là.
Le lendemain soir de ce jour, de ce soir-là, au Rex la magie était encore là, m’a dit une autre qu’a pas 21 ans, qu’a pas choisi entre le jour et la nuit, qu’a pas fait la queue pour entrer à 2 heures du matin, qui s’est demandé tout le long du set de Chloé ce qu’il pouvait bien y avoir de marqué sur son T-shirt ― « Trois fois trop… » de quoi ? tout en se laissant submerger par la vague profonde et lente, sur un dance-floor assez vaste pour déployer ses jeunes ailes, avant de passer dans les bras de la cavalière suivante inscrite sur son carnet de bal, Ellen Allien.
Il y a des jours où vous vous dites que préférer le jour à la nuit, c’est peut-être de la connerie.