Mai 08.
Les images défilent au son des Stones, de Joplin ou de Hendrix.
Il y a la forêt tropicale à perte de vue. On distingue parfois des toitures de bananiers. La soute s’ouvre et déverse sa cargaison de napalm. C’est magnifique, on dirait la guerre vue de loin.
Il y a les cops qui agrippent un étudiant par les cheveux. Ils le matraquent avant de le traîner au sol. La même année, tout près de là, le même flic ou peut-être un autre, lâche son chien sur un noir.
Je crois que c’est cet homme noir qui monte, tête baissée, sur le podium et lève dans la nuit un poing ganté. Say it loud… chante son frère à ses côtés.
Il y a aussi ce char qui porte une étoile rouge et qui traverse lentement la place sous les yeux des habitants. En Tchécoslovaquie, Bulgarie, ou Hongrie. Sans doute les trois, je ne sais plus.
Ici pas d’armée, pas de chars. Juste des policiers, des CRS, qui balancent des gaz lacrymogènes et chargent des jeunes, casqués pour cacher leurs cheveux longs.
Au petit matin les voitures sont cramées et sous les pavés il y a du sable. C’est Paris-Plage avant l’heure.
Il y a des maoïstes, des trotskistes, des syndicalistes, des anarchistes, des féministes. Des gaullistes aussi.
Il y a des Allemands, des Français, des Juifs, des étudiants, des roux. Parfois tout ça en même temps. C’est le bordel.
Je regarde toutes ces images en sirotant quelques bières et je me demande si tout cela a réellement existé ? Is it a fake, Jack ?
Non, impossible que tout cela ait eu lieu. Alors je zappe.
« Welcome in Serbia, welcome in Belgraaaaad… »
Deux jeunes présentateurs ont sorti leur plus beau sourire commercial. Leurs visages bronzés parfaitement assortis à leurs dents blanches apparaissent en direct sur les écrans géants installés sur la place centrale. La foule s’y est amassée dans la joie et l’allégresse pour participer à la grande fête populaire.
Le couple est là pour nous vendre un merveilleux voyage à travers l’Europe. Une Europe apaisée, une Europe joyeuse, une Europe de la variété. De la chanson de variété. C’est le 53e Concours de l’Eurovision et ça se passe à la Belgrade Arena.
Ce qui est bien avec l’Eurovision c’est qu’on visite l’Europe sans bouger le cul de son canapé. Tranquille avec sa bière.
C’est un beau monde, celui de l’Eurovision. Les candidats sont fiers de représenter leur pays, fiers d’avoir été choisi pour défendre leurs couleurs, tout ça, évidemment, dans un esprit de saine compétition. Lorsque la caméra passe sur lui, le public manifeste sa joie d’être là. Tout le monde est heureux, c’est une belle soirée de fraternité entre les peuples.
Tiens, l’Arménie c’est en Europe ? Et l’Azerbaïdjan aussi ? Quand on organise une grande fête, c’est sympa d’inviter aussi les voisins. C’est bonne ambiance, quoi.
Et puis c’est une bien belle émission. Les mouvements de caméras sont superbes, les décors et les lumières s’adaptent à chaque candidat pour mettre en valeur sa chanson, ses costumes et sa chorégraphie. Non, c’est très sympa. Bon parfois on aimerait bien avancer fast forward.
Tiens comme maintenant par exemple. Lettonie, Finlande, Portugal, Yougoslavie, Croatie, Irlande, Suède, Grèce, Pologne…
« Ah, je l’aime bien, moi, la Polonaise. »
L’Eurovision c’est un peu comme un match de foot, c’est bien d’avoir les analyses d’un vrai professionnel. Là, on a de la chance c’est Julien Lepers qui nous fait partager son savoir. Le Thierry Roland de la chanson. Oui, celui qui présente l’un des jeux télé les plus appréciés des Français.
Justement, et la France dans tout ça ? Il paraît qu’on n’a pas gagné depuis 1977. Alors quel est le veinard qui va aller au casse-pipe pour succéder à Marie Myriam ?
Ça me revient. Tellier, Sébastien Tellier. Le dandy de l’electro hexagonale. L’OVNI hype de la chanson française. Dernièrement, on l’a vu sur tous les plateaux de télévision, avec son nouvel album Sexuality sous le bras.
Mince, sacrée responsabilité pour lui.
Ma grand-mère me répétait souvent qu’il ne fallait pas abuser des bonnes choses. Alors, je ne sais pas si c’est la bière, les cacahuètes ou la profusion de musique de qualité mais je suis au bord de l’écœurement lorsque le petit clip de présentation des candidats montre deux jeunes femmes dansant et peignant un drapeau tricolore.
« Oh mes amis, c’est le n°19. La France. On croise les doigts. »
Les premières notes de Divine résonnent dans l’immense salle de 20.000 personnes, balayées par des drapeaux venus des 27 recoins de l’Europe. Un panoramique nous fait découvrir les choristes « sexy » de Sébastien. Les Soul and Gospel Singers, cinq femmes et hommes, postichés d’une barbe tellierienne, qui entament leur « wouap dou wouap » très Beach Boys.
Puis Sébastien Tellier entre sur la large scène au volant d’une voiture de golf.
Trois-quatre petits pas de côté, accompagné d’un magnifique ballon de plage, le voilà qui foule le sol lumineux de la Belgrade Arena. Costume clair limé négligé et lunette de soleil XL, le Frenchy arty déroule sa chanson sensuellement sucrée. Derrière lui, les couleurs chaudes et flamboyantes d’un crépuscule d’été me rappellent ces amours de vacances.
Curieusement, les grands mouvements de caméra circulaires des précédents participants ont laissé place à des plans fixes desquels notre représentant disparaît fréquemment quand il n’a pas la tête tranchée. Un retard permanent sur l’action qui laisse le champ vide et des plans de coupe hasardeux sur les pieds comme aux grandes heures de l’ORTF.
La belle machine bien huilée de l’Eurovision semble tout d’un coup se gripper. Une résistance apparaît soudain dans ce grand show millimétré. Toute la sophistication technique du début se transforme en une succession d’approximations comme si une brèche spatio-temporelle s’était ouverte pour nous ramener au temps béni des Carpentier. Sébastien Tellier serait Joe Dassin et Divine une version moderne de L’Été indien.
Jusqu’à présent je n’avais jamais vraiment cru à tous ces slogans, du style « boire ou conduire… » ou « un verre ça va… ».
Sur l’écran, Sébastien aspire maintenant le contenu de son globe gonflable. Sa voix, chargée d’hélium, s’élève alors artificiellement dans les aigus telle celle d’un castrat.
Dans le doute, je repose ma canette.
À son tour une éclipse solaire monte dans le ciel orangé. Notre crooner lover s’agenouille dans une pause elvisienne. Le soleil a disparu. La musique s’est arrêtée. Le temps est comme suspendu aux lèvres des choristes.
Toi et moi c’est comme tu sais.
Pour moi l’amour chante en français.
Ce seront les seules paroles concédées à la langue de Voltaire et à Monsieur Gonnot, député UMP, grand défenseur de la francophonie.
La lune redescend et la boîte à rythme peut reprendre son chemin. La faille se referme dans un large mouvement aérien de caméra jusqu’au terme de Divine. Sébastien salue la foule.
« Et c’était la France ! Sébastien Tellier, n°19 ».
Il est tard et je sombre lentement lorsque le tour des capitales se termine et que les résultats tombent. Dix-neuvième il était au départ, dix-neuvième il est à l’arrivée. L’important étant de participer, on n’en voudra pas à Sébastien Tellier qui a su braver le ridicule avec une grande classe. Paris n’organisera pas l’Eurovision l’année prochaine, ce qui représente en soi un nouvel échec après celui des JO.
Monsieur Tellier, la France ne vous dit pas merci ! Moi, si.
Avant de partir totalement, une question me vient. Devrons-nous liquider Mai 08 ?
Puis une seconde. Est-ce que tout ça a eu lieu ?
J’en ai peur…