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     LE CIEL SERA-T-IL TOUJOURS ROSE ?   
 par Kimberley Clarck


Je n’ai pas encore dormi… Lundi 7 heures du mat’, les premiers rayons du soleil se reflètent dans les multiples miroirs de la BnF, et je suis littéralement éblouie par ces dizaines d’astres clonés.

D’un geste lent, je sors ma paire de lunettes de soleil qui ne me quitte jamais et qui, surtout à cette heure, est souvent ma plus fidèle alliée. Je prends mon temps car j’apprécie plus que tout ces simples bonheurs matinaux, teintés d’ivresse et de béatitude. Pourtant, plus de téléphone, plus de carte, plus d’argent… La nuit ― ou devrais-je utiliser le pluriel ? ― fut vraisemblablement longue, et féconde, au vu de la décontraction dont je fais montre dans un moment pareil. Ce qui sans doute me rassure, c’est que je sais que je ne suis pas seule, et que les amis vont bientôt rejoindre les pavés du quai pour s’abreuver eux aussi de cette chaude lumière qui m’enlace amoureusement de sa couverture orangée.

En ce matin ensoleillé, je noie mon regard clair dans les nuages et, en pensant à Jim, me demande si le ciel sera toujours aussi rose que celui de ce « lundi bleu »…


Tel un instantané musical, cette pensée me replonge quatre années en arrière à la sortie du morceau tubesque de Nathan Fake The sky was pink. Sorti en août 2004 sur Border Community, le morceau est aussitôt remixé par James Holden, le boss du label et c’est cette version dont nous allions nous repaître sans jamais nous lasser…

C’est aujourd’hui encore un des rares morceaux electro qui me donnent des frissons quand j’en entends les premières notes. Le plaisir est resté intact et même si j’en connais chaque instant presque par cœur, j’accroche toujours un large sourire à ma face et profite, solitaire, de cette symphonie électrique…

Solitaire… Oui, parce que ce morceau m’évoque un poème, un idéal musical, une lente progression vers un ailleurs, un possible. Les sons multiples s’étendent, s’emballent, ralentissent, s’entremêlent sans jamais s’égarer, et cela sur presque dix minutes que dure le morceau. La durée et la vitesse de progression invitent à la légèreté, l’élévation, et malgré le changement constant de rythmes et de tonalités, cette sensation aérienne évolue graduellement et d’une façon si fluide qu’on en oublie les efficaces contre-temps et distorsions sonores à la Satie, pour se laisser envelopper par cette envolée lyrique qui semble sans fin. Une ligne de quatre notes grasses, rapides et frappées annoncent la couleur dès le départ ; elles scanderont d’ailleurs tout le morceau pour nous rappeler que le lyrisme initial ne mène pas nécessairement vers l’espoir et la plénitude. Eh ! oui, il y a aussi une sensible nostalgie dans ce morceau, une forme de désillusion, de désenchantement… Une fraîcheur teintée d’une sale odeur de rance !


C’est cette constante contraction qui me fait sans doute vibrer, ce son tout d’abord pluvieux comme un crachin normand issu des hauteurs célestes, qui, allié à quelques notes sautillantes, devient plus clair, vibre, se ralentit, se libère pour parvenir à une première « distension électrique ». Puis, comme si l’orage n’avait pas fini de tout dévaster, le galop sonore reprend de plus belle et atteint l’apothéose dans un cri ultime. Une sirène, puis plusieurs, pour sonner l’hallali. Enfin, l’arc-en-ciel se déploie longuement, avec encore au loin, le moteur vrombissant du tonnerre passé…


L’accalmie reprend nonchalamment sa place… toujours cadencée par un rythme industriel lointain.

Il s’en va… de plus en plus loin… c’est fini… pour le moment…


Ce jeune producteur qu’est Nathan Fake est parvenu à nous transporter avec classe et finesse dans son univers unique et planant. Il réussit en quelques minutes à capter un large spectre d’émotions ainsi qu’un photographe pourrait le faire d’une scène qu’on se remémore avec plaisir.

Le clip accompagnant le morceau original, plus noisy et à la fois plus aérien, montre des images des débuts de la conquête spatiale américaine des années 1960, où les hommes sont tout sourire, le grain des images un peu passé, les ciels sépia… Puis à mesure que le morceau évolue, apparaissent des images d’explosions et de champignons atomiques, comme pour nous rappeler qu’avec la connaissance technologique, les ciels ne seront plus jamais de la couleur des friandises mais gris comme nos pensées les plus sombres…


En quittant les quais de Seine je souris et, contrairement aux Beatles qui pleurent parce que le ciel est bleu (Because sur l’album Abbey Road en 1969), je me réjouis de penser qu’un matin le ciel fut rose… Sans savoir s’il le sera encore un jour.

  Autres textes de l'auteur
  •  Jazz is not dead [numero 9]
  •  Tu songes à quoi ? – Je songe en watt. [numero 6]
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