les numéros 

le blog 

contacts 

lettre d'information 

Lettre d'information


Si voulez savoir quand sortira le prochain numéro, quels événements la revue organise ou ce qui nous tient à cœur, inscrivez-vous à la lettre d'information.


s'inscrire
se désinscrire
 
     QUELQUE CHOSE DE CARBONIQUE EN TOI…   
 par Chloé Amandier


Quelque chose de carbonique en toi

Communique avec une musique inorganique.


23h59, seule dans le salon.

La télévision est restée bloquée sur l’image fixe d’un corps brouillée par les parasites. Les quatre notes empruntées au jazz (Freddie Hubbard, Little sunflower) du phrasé de Deep burnt (Pepe Bradock, 1998) se cristallisent dans l’air de la pièce, et les sons filtrés me procurent une sensation de légèreté, voire d’apesanteur, gage de réussite ultime pour un morceau de house.

Peu à peu je me détache du sol par les hanches et les épaules, pour embarquer dans un voyage musical parsemé d’indices physiques et sensitifs.


Free your mind and your ass will follow…


Une épaisse sensation de béatitude m’envahit lorsque je réalise que finalement tout est parfait. Ma peau devient une souche, elle s’enveloppe des fibres du matelas peuplé d’acariens. Les cendres virevoltent dans l’air et tout n’est plus que particules. Je sens chaque partie de mes membres, en adéquation parfaite avec les éléments. Je n’ai plus qu’une perception, celle de l’intégrité de mon corps, mais je n’en prend même plus acte. J’entends encore de la musique secrètement, je tressaille, alors que le silence règne et que tout est statique.

Toujours seule, je commence à me diviser, pour mieux me reconstituer. Alors que Morphée m’emporte, j’entends les soubresauts de mon cœur en caisse de résonance. C’est le beat de Ping pong, ordonné, qui me revient de loin. Chaque boucle de temps s’emmêle dans mes cheveux, enchevêtrant avec elles le delay de Plastikman de plus en plus détourné. Je serre les dents. Minimal, le son retentit comme un glas, provoque un étourdissement linéaire. Je ne me sens plus esseulée, l’atmosphère s’organise. Tribal… Le pied à 130 BPM me gifle, avec une certaine latence sèche. Ses phrases sonores se crochètent, déclinant à volonté ces rebonds de balle imaginée vers mon cœur saignant. A chaque phrase musicale, l’atteinte de l’ultime traverse la réalité et l’entendement. à peu le gardien de l’inconscient baisse les armes, il m’échappe…


A higher state of consciousness


L’odeur animale est puissante, elle me répugne. J’ai d’abord honte de ressentir cette complaisance instinctive inspirée par Josh Wink qui me pousse à remuer les épaules, balancer la tête…

Et c’est le message du vocoder qui devient clair, et m’incite à prendre au sérieux ce déhanché, comme si cette simple phrase cadrait un postulat inévitable.


Cons-cious-ness-ss…


L’excuse ainsi prononcée, je ferme les yeux en réponse aux hurlement inaudibles et vulgaires de la TB-303, dans l’espoir d’envoyer quelques signaux émanant de mes tempes.


Je ne suis nulle part et pourtant cette chose bestiale, humaine, humanoïde vibre. Elle devient maintenant matière noble. Je me réduis aux quatre atomes organiques qui me constituent. La musique techno les ensorcelle. Et quelque chose de tribal avec elle. Ce qu’il se passe ? C’est ce que l’on tente de décrire et qu’on oublie à chaque fois, jusqu’à l’expérience suivante. Une expérience intérieure, où le champ du réel est difficilement admissible, et pourtant me voilà bien entourée de centaines d’enveloppes charnelles semblables à la mienne, de milliers d’ombres se décalquant sur mes pas. Faire corps avec la musique, avec les autres, telle est la communion physique que chacun entame avec l’espace commun sur le dance-floor. C’est le moyen, et le but. Ni ailleurs, ni plus tard, plus que jamais la célébration cultuelle nous rapproche de notre essence tribale, seuls l’instinct et l’instant comptent. L’essentiel réside au cœur des veines et au-delà de la stratosphère de transpiration. Ah ! oui, la sudation, essentielle, ultime au contact des autres… dilatées, paupières closes, yeux de chats, les chaleurs craquent, les bouches pèguent, c’est la fusion nucléique. Le roulement des basses devient tel qu’elles se chevaucheraient presque. Le rythme s’accélère vers le Chaos ordonné de Drexciya. Les charleys si nombreux qu’ils installent une nappe de feuillage léger dans le décor. Le tintement aigu qui revient toutes les quatre mesures nous tire de la torpeur par le bout des mamelons.

Quelque chose d’organique alors ? De sexuel ? Ce n’est qu’une partie du processus. Je décolle donc couche par couche mon premier instinct tribal : Je ressens au fond de moi le premier son de l’univers.


Ohm shanti shanti shanti…


Le champ du possible s’élargit à travers chaque pore, les suppurations délivrent un puissant philtre en forme de tube. C’est l’utopie de la pleine révélation. Quelque chose de mystique dans cette tribalité ? Par soubresauts, à chaque basse qui retentit, entre chaque boucle, au travers de chaque break, oui.

Au sein de la rave se tisse une toile éphémère. La sueur perle encore et encore sur les enceintes. Les boucles incessantes de la musique techno rivalisent sans relâche avec l’infini. Ce n’est pas un combat de tribus, mais une double spirale. L’utilisation et la démocratisation des machines fait d’ailleurs écho au vieux fantasme d’immortalité. -machines, nous tentons de transmettre nos particules de vies à travers l’inorganique. Et ça marche.


We’re charging our battery

And now we’re full of energy


L’introduction explicite de Robots Kraftwerk lance un appel en morse directement sur le lobe temporal qui gère les informations auditives.


We are the robots

We are the robots


Le snaretinte comme une réponse à chaque message lancé. Un éternel aller-retour sans escale, entre deux atmosphères.


We’re functioning automatic

And we are dancing mechanic

We are programmed just to do

Anything you want us to

We are the robots


En mode pilotage instinctif, sous de grands arbres à feuilles grasses et palmées, je piétine dans la mousse, les sens en éveil, la sueur gluante, la bouche entrouverte.


Acid Afrika…


Hypnotisé par le Transistor Bass-303 et les percussions d’une nuit bien lointaine sous le ciel de Detroit, mon cœur saute des battements pour se caler. Tout semble s’adapter au rythme soufflé par Underground Resistance, mes clignements d’yeux, ma déglutition pénible, mes inspirations saccadées. Et ça, dans la consonance acide la plus totale. L’irrésistible envie de rugir arrache mes poumons. Elle s’opère, mais en silence. Pourtant c’est là. Je suis redevenue tribale, c’est à présent une réalité sonore. Le besoin biologique est bien devenu social, le social mystique, le mystique organique, l’organique, sonore… Nus, à vif, dépecés par la musique intense, nous avons atteint l’idéal que l’on s’était assigné : nous formons une cohésion moléculaire.


« We are the music makers, and we are the dreamers of the dream…» (Aphex Twin, We are the music makers)


We are the music makers,

And we are the dreamers of the dream,

Wandering by lone sea-breakers,

And sitting by desolate streams;

World-losers and world-forsakers,

On whom the pale moon gleams:

Yet we are the movers and shakers

Of the world for ever, it seems.


Ode, Arthur O’Shaughnessy, 1874



Deep burnt, Pepe Bradock, Kif, 1998

Ping pong, Plastikman, Closer, Paper Bag, 2003

Higher state of consciousness, Josh Wink, Strictly Rhythm, 1995

Chaos, Drexciya, Fusion flats, Tresor, 1999

Ohm shanti shanti shanti, mantra en sanskrit

The Robots, Kraftwerk, The Man Machine, Capitol, 1978

Acid Africa, Suburban Night, Dark energy, UR, 1994

We are the music makers, Aphex Twin, Selected ambient work 85-92, Distance, 1993

  Autres textes de l'auteur
  •  Dr Fiole ou les Paradis artificiels v 2.0 [numero 9]
  •  Remote keeps control [numero 8]
  •  Coda [numero 6]
  •  Initiation [numero 5]
  •  Berlin ou la conquête de l'Est [numero 4]
  •  Gratia Rex Dei [numero 4]
  •  Ellen Allien-Apparat : un live tout en rondeur à la Géode [numero 3]
  •  It's good to be a king [dans une abbaye] [numero 3]
  •  The vinyl witches [numero 3]
© uneNuitSousInfluence.org - 2012