Depuis quelques mois le ciel musical de Paris est chargé de bonnes volontés juvéniles jaune poussin. Et moi je n’arrive pas à laisser le soleil briller fluo, mes cheveux s’éclaircir au son de MGMT, Hercules and Love Affair, ni à décharger quelque excédent d’électricité adolescente sur Justice, Crystal Castles, Teenage Riot…
Je pénètre dans le métro et mon avancée sur le sol du couloir bétonné se fait à pas durs et précipités. Direction parc Montsouris, Hardfloor dans les écouteurs.
Je me souviens de l’installation lumineuse d’Ann Veronica Janssens, vue quelques jours plus tôt dans un musée en mutation : une unique source de lumière, diffractée dans le rayon de toute une pièce, résolument noire, insinuant globalité et solitude, plénitude et mal-être, transparence et opacité.
En réponse à la résonance de mes pas, les spotlights du plafond carrelé crépitent un par un. Les sources lumineuses disparaissent pour m’indiquer la sortie, inexorablement. Quelques beats techno abreuvent en sourdine cet éclat sombre dans la ligne de mire de ma trajectoire.
Soleil noir.
Many night clubs aren’t dark enough to begin…
Et c’est au fond d’un jardin à la frontière de Paris que j’ai rendez-vous avec Remote, Seb Fouble et Eric Guillanton, accompagnés de l’homme de l’ombre qui leur prête sa voix pour certains morceaux, Ali. Chez Black Georgette, leur studio et antre de leur label, je commande un café noir, sans sucre, s’il vous plaît. Immédiatement les photons virevoltent en un sinister boogie.
Une cérémonie emblématique ?
Sinister boogie est le titre de leur EP sorti chez Citizen en 2007 et couronne de sa portée antinomique un lien passé-avenir.
Sinister Boogie devient leur label, avec trois sorties au compteur. D’abord ce fut Henry Goes Dirty, autre identité un peu distanciée de Remote, avec Get my kicks l’année dernière. Henry, le type ordinaire qui contient l’extraordinaire… Puis Opium Factory et Haussmann ce printemps.
Remote, c’est peu de complaisance dans l’exercice de la musique. Trouver l’inspiration en attendant le bus, se rappeler les raves de 93-98, décoder la dynamique présente au studio, combiner ce qui vient, et non pas faire venir les combinaisons, faire de chaque jour une bouffée différente, et donc de chaque morceau une production unique.
La présence électrique d’une frontière se fait souvent sentir, juste là, au fond du ventre.
Frontière entre leurs identités multiples, frontières de genres, à la frontière du label, et pour un label de frontière.
Dark enough (mai 2008, Kill the DJ) est un album qui résume à lui seul ces commandements impressifs, sans recette, avec ses morceaux longs de six minutes en moyenne. Un album que tu écoutes à pas feutrés, allongé sur ta moquette années 70, et qui devient une bombe électromagnétique une fois sur ton dance-floor préféré des années 00. « Notre club, c’est le studio. Sans les gens. Le beat, c’est le pouls de la maison, à travers les cloisons » développe Eric.
Once smoke starts to fill the half, it can become impossible to see more than a meter or so ahead.
Under these conditions, people do not even know in which direction to run…
Hardstick m’étourdit avec ses fumigènes et sa lente introduction soporifique, virevoltante. Les échos savamment dosés chassent tous les parasites de ma tête en une lente introspection qui semble s’évanouir à chaque boucle. Les bips répétés me parlent en morse, et reviennent à ma mémoire dans Berliner, un morceau qu’Eric composa dans la capitale de la minimale, bien sûr.
Bomb club on sedatives
Eric développa son premier label en 2003, Error10, pour Henry Goes Dirty. Mais l'histoire commence sensiblement plus tard. Sinister Boogie records était/sera en 2012.
2012 est l’année de l’inversion du champ magnétique de la Terre selon le calendrier maya, m’explique Ali, de retour du Pérou. Mais à peine partie dans les fibres de quelque rêverie chamanique, les dissonances harmoniques d’Allow steady me ramènent immédiatement à une stature droite, en éveil sur ma pleine conscience.
There is some form of evolved equilibrium phase
Transition between a relaxed and a panic state
Alors, la musique électronique n’est pas faite pour les spotlights ? Je commençais à comprendre que c’est un concept qui plaque tout. Du cynisme ? Plutôt une parodie qui s’évapore avec le mot enough. Du dark ? Pas vraiment, la recherche d’une cohabitation entre le froid et le groove, entre une Bomb club et des sédatifs. Ils se sentent proches des soirées Kill the DJ, pas tant pour les disques qu’ils produisent, mais surtout pour l’esprit musical adjacent qui en émane, assure Eric qui aime toujours mixer de la house et de la techno. Il se rappelle encore une appréhension du Contraste sonore et sémantique : En 1993, une soirée happycore vers Saint-Cloud, et ses effluves tantôt acid, tantôt teigneuses. D’ailleurs j’aperçois une vieille copine dans le studio, Mme TB-303, utilisée par-ci, par-là dans Dark enough.
There are some experiments that should only be done on a computer
Et l’envie de produire des morceaux aux caractères intemporels, qui pourront se réinscrire dans le jus des années 2020. Dès le pressage de 2012, plutôt. Un peu comme Loverboy (1996, Steve Bug, aujourd’hui patron de Poker Flat) et sa roucoulante rythmique minimale, ses accords au piano à vous glacer le sang pendant des siècles et des siècles. Ou Chloé que j’ai vue jouer le 24 mai dernier au Rex le tube mythique et railleur de Josh Wink, Don’t laugh, créant un raz-de-marée nostalgique chez les plus de trente ans présents ce soir-là, déchaînés simultanément, retournés vers le même horizon.
For faster speeds, faster becomes slower
If you see several people rushing passed in a direction
You might conclude that they know something you don’t
Un retour vers la rave, le flirt avec la limite en tout genre, se réapproprier des communions, c’est une prévision qui les séduit bien, chez Sinister Boogie. Alors que des maxis se préparent pour les prochains mois, Seb et Eric arpentent toujours le même processus créatif. À deux, en version 2 ou 1+1, avec une phase d’épuration sonore, de répit, de repos. Complémentaires, associés, mais pas forcément inséparables. Explicitement déclarés romantiques par Fanny de Kill the DJ après Amoureux solitaires (avec Jennifer Cardini, 2005, Kill the DJ), les deux partenaires se distancient de cette identité, vers un mystère en perpétuelle mutation. « Ne faites pas attention à ce qu’on dit sur nous. Contactez-nous. » arborent-ils sur le site du label Sinister Boogie. Et pour finir, j’insiste chez Black Georgette : « C’est assez sombre pour toi là ?
– Finalement non. L’obscur, ça me fait mal. J’aimerais du sombre, avec un trop plein de contrastes. Comme sous la couette, quand t’es pas tout seul. »
Et Teaser sur Dark enough, suggérant explicitement un bassliner dark-disco, me renvoie à une douce transe aux yeux clos, celle qui tease peut être un retour de confiance dans le dance-floor des techno-rooms, abreuvé par l’esprit chamanique de la cosmic disco de Daniele Baldelli…
Making evacuation very inefficient
Making evacuation very inefficient…