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     DETROIT & THE CITY, EPISODE 313   
 par Laura Ingalls


On a déjà développé mille fois les fameuses influences musicales des pionniers de la techno de Detroit, le fameux mélange d’électronique froide européenne et de funk américain.

On sait tous maintenant parfaitement nommer les artistes et musiciens qui ont influencé Juan Atkins lors de ses premières compositions et beaucoup connaissent les discours un peu limite de « Mad » Mike Banks.

Mais on se souvient bien plus volontiers d’une soirée passée sous l’influence de certains des plus brillants émissaires de la belle des grands lacs.

La liste commence immanquablement par Jeff Mills, se continuant par la Sainte Trinité Atkins-Saunderson-May, assistés des tout aussi divins Shakir, Larkin, Craig & Cie. Puis vient la constellation Underground Resistance avec toujours une petite place à part pour Drexciya, plus souvent présents sur les platines des connaisseurs que sur les dance-floors.

Aujourd’hui encore la ville reste quasiment le dernier foyer de la techno sur le continent nord-américain, grâce à la persévérance de collectifs comme Pi Gao ou Detroit Techno Militia, évoluant dans l’ombre du vaisseau UR, désormais regroupé sous la bannière Submerge.


Mais vous êtes-vous déjà demandé à quoi cela tenait ? Pourquoi, de la Motown à Ultradyne en passant par MC5 et Inner City, tant de bonne musique vient de cette ville? Qu’est-ce qu’il y a de magique à Detroit ? On a posé la question à Derrick May en personne, mais il a répondu par un grand sourire et un « gimme five » qui laissaient le mystère intact. Il fallait donc que quelqu’un se salisse les mains dans le cambouis de la Motor City et retourne le terreau dans lequel sont nées la techno et sa suite.

L’histoire de Detroit est étroitement liée à celle de l’industrie automobile, d’où son fameux surnom « Motor City ». Dans les années 1920, Henry Ford va y inventer le concept de travail à la chaîne : il élabore un plan diabolique pour augmenter le rendement de ses usines et va révolutionner à tout jamais le monde du travail. Les voitures des usines Ford passent donc par une chaîne de montage où chaque ouvrier a un rôle bien précis.

La techno et le travail à la chaîne sont donc nés dans la même ville ― la répétition, la boucle, la répétition, la boucle…

À la manière des membres masqués d’UR, les travailleurs deviennent des anonymes perdus dans une masse compacte, l’individu est effacé, seul le résultat compte. En écrivant cela je ne peux m’empêcher de penser au Clear de Cybotron, alias Juan Atkins, ou aux synthés froids de Drexciya. Je ne peux m’empêcher de me souvenir des mots de James Stinson expliquant que les longues heures passées à conduire son poids lourd sur les routes américaines lui ont inspiré toute sa musique. Pas étonnant, donc, que l’on compare la techno à une autoroute, une Autobahn…

La techno peut alors être perçue comme étant à l’usine ce que le blues et le negro spiritual étaient aux champs de cotons : une musique permettant de se donner du cœur à l’ouvrage mais aussi de s’en abstraire. Elle découle directement de cette nouvelle génération d’esclaves, désormais salariés mais toujours aussi tristes et loin de leurs origines. L’idée de la techno est de reprendre le contrôle sur les machines, de s’en servir à des fins créatives. Les fils de ceux qui sacrifièrent leurs vies à construire l’Amérique rendent hommage à leurs pères en incluant dans leur processus de créations mécaniques le sang et les larmes de leurs aînés.

Pas étonnant donc qu’on trouve cette force mélancolique dans toute la musique de Detroit, et cette mélancolie, plus même que le côté robotique, qui est fondatrice du son Detroit. C’est ce quelque chose dans les harmonies de clairement soul.

En Europe, ce côté soulful de la musique électronique est plutôt cantonné à la house ; à Detroit on le porte en blason. C’est d’ailleurs la principale marque technique des artisans du son de Detroit, les synthés sont très joués avec les erreurs et les boîtes à rythmes sont humanisées au maximum jusqu’à rendre certains disques impossibles à passer par les deejays.

Certains membres d’UR1 sont même allés plus loin en présentant sur scène de véritables groupes de techno, avec batteries électronique, synthés, guitare, voix et DJ, témoignant de leur volonté d’insuffler à la techno(logie) un groove humain.


La première crise pétrolière de 1973 pousse Detroit dans le gouffre ou dans le lac, si vous préférez : l’âge d’or de l’automobile américaine prend fin brutalement. Et évidemment, l’âge d’or de Detroit laisse place à une période moins brillante.

La criminalité et la drogue dure s’installent en ville. L’histoire raconte que ce sont les Blacks qui contrôlaient la came ; on cite même des noms de dealers bien Blaxplotation : Big Boy, Wonderful Wayne ou encore Maserati Rick. Certains sont d’ailleurs des célébrités dans la longue histoire du crime organisé américain. Le deal prend une telle ampleur que l’on détruit squats et crackhouses à tour de bras.

À force de démolitions, certains coins de la ville se recouvrent de terrains vagues si vastes que les bêtes sauvages s’y installent : on trouve donc en plein centre ville des renards, des ratons laveurs et même des faucons. Detroit est une des seule ville du monde occidental à être recouverte d’autant de végétation sauvage. On pourrait croire sur certaines photos être dans un coin de campagne laissé à l’abandon. En cinquante ans, la population de la ville va diminuer de plus de moitié avec 1.950.000 habitants en 1950, pour 920.000 aujourd’hui. On connaît en Europe l’exemple de Berlin qui n’a jamais réussi à se repeupler : les villes-friches appellent forcément au dépouillement musical, au minimalisme. Les rues vides et délabrées inspirent une musique linéaire et mélancolique, linéaire non pas dans son côté plat et ennuyeux mais dans sa violence.

D’ailleurs on pourrait presque dire de la minimale est née dans le ferry qui relie Detroit au Canada, à l’époque où un jeune homme franchissait régulièrement le fameux détroit pour venir écouter la musique des précurseurs de l’electro moderne. Vous l’avez deviné, je parle bien de Richie « Plastikman » Hawtin, commandeur en chef du Blitzkrieg M_nus.

Oui, on parle forcément de lui, il faut dire que l’homme s’y connaît en dépouillement, techo de Detroit et nuits berlinoises…


On ne blaguera pas trop sur la réappropriation blanche de la techno Detroit sous le nom de minimale : c’est aussi peu vérifiable que drôle… Par contre, on peut largement parler à Detroit d’histoire de la Black Music. Avant l’empire Motown, la ville été déjà un foyer de bluesmen, le plus fameux d’entre eux étant John Lee Hooker, pas moins. Contrairement à ce qui se passe en Europe, la majorité des acteurs de la techno américaine sont noirs : que ce soit à Chicago, Miami, New York ou Detroit, la scène techno house est majoritairementblack ou latino. Ce n’est un secret pour personne : la house et le hip-hop sont nés au même endroit, des mêmes gens, la seule différence étant le rythme utilisé par chacun, plus breaké dans le hip-hop, plus droit et rapide dans la house et la techno, mais on y retrouve les mêmes influences jazz, soul, blues, funk et des rythmes afro-caribéens.

D’ailleurs l’aventure Underground Resistance commence dans la même amertume que celle de la deuxième vague plus revendicatrice du hip-hop menée de front par Public Enemy : dans l’incessante volonté de réclamer son dû à la culture populaire américaine et européenne qui ont puisé dans la culture afro-américaine jusqu’à l’épuiser.

Il faut entendre au moins une fois le point de vue de « Mad » Mike Banks sur la question. Il parle facilement de la manière dont les blancs européens ont volé le son de Detroit et ne mâche pas ses mots. Ses propos ne sont pas forcément racistes, il part du simple constat qu’il a fait au fil des années après avoir vu tous ses amis partir plein de rêves en Europe et revenir déçus. Ses dires ressemblent à ceux de pas mal de bluesmen et de rockers blacks sur les Rolling Stones et Elvis, un mélange d’amertume et de tristes constats.


Finalement c’est un peu ça la techno Detroit, l’assimilation par l’électronique des rythmes africains et de la mélancolie du blues…

Si ça pouvait être aussi simple…




Discographie ultra-sélective :

Cybotron, Enter

Drexciya, Harnessed the storm

Underground Resistance, deux hymnes absolus : Transitions et Knight of the jaguar

MC5, Kick out the jams

Iggy Pop & the Stooges, Raw power

Detroit Grand Pubahs, Sandwiches

Jay Dee a.k.a J Dilla (R.I.P), ses productions pour The Pharcyde sur l’album Labcabincalifornia, pour A Tribe Called Quest dans l’équipe The Ummah et ses productions pour Slum Village.

Amp Fiddler, Waltz of a ghetto fly

Moodymann, Mahogany Brown

The Detroit Experiment, The Detroit Experiment

Ultradyne, …is evil

Funkadelic, One nation under a groove



1. Voir les groupes Model 500,Galaxy 2 Galaxy ou Los Hermanos, emmenés par de grands noms de l’aventure Detroit, principalement Mike Banks, DJ Rolando, Deacon ou Juan Atkins.

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