CE QU'ON APPELLE MUSIQUE OU L'INTELLIGENCE (NON) ARTIFICIELLE DE LA MUSIQUE
par Coddo del Porta
Où en sommes-nous de ce qu’on appelle musique ? À cette question, beaucoup à qui on ne la pose même pas répondent unanimement que ce qu’on appelle musique est à un tournant, que ce qu’on appelle musique subit une crise en plus de la crise et que rien bientôt ne sera plus comme avant. Le ton dramatique est de rigueur et, pour les plus doués, style biblique, odeurs d’apocalypse, pluie de sauterelles. Or, ce qui se passe là, cette crise, ce bouleversement, n’est pas la musique : ce sont ses parages. La voix la plus audible, c’est-à-dire le discours le plus bruyant, tâche de donner à ces parages une position centrale. C’est la voix du compte, du décompte, sorte de voix de son maître. Que dit-elle ? Qu’aboie-t-elle ? Que l’argent ne coule plus aussi fort qu’auparavant, mais au lieu de cris attendus (« Nous gagnons moins d’argent ! Ça va empirer ! C’est la catastrophe absolue ! La fin de la richesse ! »), elle s’indigne, s’offusque et n’a pas de mots assez durs pour qualifier la conduite immorale du monde entier qui, au lieu de l’acheter, se procure la musique sans débourser un centime. C’est inadmissible, inacceptable, intolérable, on prive les artistes de leur possibilité d’être artistes en vendant des disques et l’on prive les vertueuses maisons de disques de leur possibilité de découvrir des artistes nouveaux qui ne demandent qu’à s’épanouir grâce à elles.
Résumons : les ventes de disques s’effondrent. Notons bien : pas les ventes de musique, mais les ventes de disques. Les concerts à des prix élevés, les sonneries de téléphone, les illustrations musicales de publicités, les « hymnes » pop des campagnes politiques, j’en oublie : la musique se vend, mais la source la plus évidente, principale du profit selon le modèle classique de l’industrie musicale va se tarir. Le disque ne se vend plus.
Maintenant que les parages sont visités – on en a fait le tour avec cette dernière phrase – revenons au problème de départ. Je pose ma question une deuxième fois, mais recentrée : où en sommes-nous de la musique ? À un tournant ? Non : passé, le tournant, dépassé. La musique file déjà bon train sur une ligne droite tracée par les mêmes ingénieurs à cause de qui est en cours la démolition de ce qu’on appelle musique. J’ai nommé : l’autoroute numérique. L’artiste peut maîtriser aujourd’hui l’intégralité des étapes de son activité musicale grâce au numérique : on peut s’enregistrer chez soi très facilement, y compris avec un matériel limité ou très peu performant (qui permet de faire illusion). On peut produire ce que l’on enregistre, y compris etc. On peut diffuser ce que l’on a produit sous forme numérique et échafauder des plans de communication à grande échelle, via les réseaux sociaux, les blogs, les réseaux de blogs, les agrégateurs de blogs, les radios en ligne à la carte. On peut vendre ses morceaux, se faire booker, annoncer ses concerts, etc. sans recourir à qui que ce soit, à quelque intermédiaire que ce soit. En matière de diffusion, de ventes et de capacités de créer du profit, le blog le plus lu au monde ne saurait certes remplir les mêmes fonctions qu’une major company : inutile de croire que l’on peut accéder au statut de méga-star avec trois bouts de ficelle numérique et un grand enthousiasme d’artiste, mais pour exister au-delà de la porte de son garage ou du cercle de ses amis, ce qu’on appelle musique ne s’avère plus indispensable. Cette analyse que je résumerais volontiers en une injonction – « Ne confondons plus ! » – annonce-t-elle pour autant la naissance du « nouveau modèle » dont on nous rebat les oreilles – celui qu’il « faut trouver » pour sortir de la « crise » que traverse ce qu’on appelle musique ? Non : l’espoir de devenir Madonna, la Madonna multimillionnaire qui remplit des stades, fausse la vision et l’on ne peut admettre, ni du côté des producteurs-vendeurs ni de celui des artistes, qu’il est mort, ce modèle-là, et que le « nouveau » que l’on cherche, à savoir en réalité le même mais arborant moustaches et perruque numériques, est mort lui aussi, c’est-à-dire mort-né. J’ai bien écrit mort et non moribond ni à l’agonie ni mourant. Mort et bien mort. Son spectre hante ce qu’on appelle musique et l’on se référera bientôt à lui comme à un âge d’or de l’industrie du disque, la larme à l’œil, le mouchoir à la main.
Quant à moi, je n’ai pas envie de prendre cette vessie ectoplasmique pour une lanterne grosse et grasse. Un « nouveau modèle » existe déjà, mais il n’est pas commercial et n’a rien d’uniforme : il s’invente au jour le jour. Sa forme la plus aboutie s’apparente à la communauté de type mutualiste : dans les réseaux peer-to-peer, tous les membres prennent et donnent leur part. Les ressources sont mutualisées et les risques tout autant, entre autres celui de recevoir des données défectueuses ou dont le contenu n’est pas conforme au titre annoncé, mais plus encore celui d’être poursuivi en justice, chacun en étant potentiellement susceptible en l'état actuel des choses1. D’autres s’inventent ou s’inventeront. À l’heure actuelle et sans préjuger de ce qui m’est inconnu ni de ce qui s’élabore à la minute où vous lisez, voici de quoi réfléchir sur les directions que prend l’autoroute numérique :
- le support physique disparaît au profit du fichier immatériel ;
- les manières d’écouter dépendent, comme autrefois mais plus vite qu’autrefois, des nouveautés technologiques ;
- la musique n’est plus affaire de possession, mais de disposition : on peut tout écouter partout quand on le désire, sous réserve que l’on dispose d’une connexion à Internet, notamment grâce aux sites qui mettent les morceaux à disposition sans qu’il soit besoin de les télécharger ;
- l’objet (disque, par exemple) dont l’usage serait limité à un appareil (la platine, par exemple) et à un lieu (par exemple son salon) n’est plus nécessaire ;
- le fétichisme se déporte, en ceci que l’attachement à ce qu’on appelle musique (objet, matière, image, geste, geste et symbolique d’achat, etc.) s’amoindrit au profit de la musique (les sons, leur origine, leur traitement).
Résumons : connaître les morceaux d’AnI, les écouter autant qu’on le souhaite, rien de plus facile, et le voir jouer aussi, pour peu qu’on habite dans la région lyonnaise. Grand absent de tout ce que je viens d’écrire : le commerce. Reformulons : la musique actuelle peut exister sans passer par l’intermédiaire de ce qu’on appelle musique, c’est-à-dire hors du circuit commercial principalement aux mains de l'industrie du disque3. La situation des artistes est-elle idéale pour autant ? Je n’ai rien dit de tel. Il n’en reste pas moins que les choses ont changé et n’ont pas fini de changer. Il serait temps d’en prendre acte et de ranger les mouchoirs.
1. Le modèle mutualiste est dans la ligne de mire des tireurs d'élite des institutions européennes depuis de nombreuses années : maniant des sommes considérables qui fait baver d'une envie sordide le secteur privé de la santé, les mutuelles doivent lutter pour préserver leur mode de fonctionnement.
2. Un exemple confondant de cette surgélation générale, je l’ai trouvé sur un des blogs parisiens les plus importants de ces dernières années, Alainfinkielkrautrock. Je vous invite à le lire. La quantité astronomique de commentaires suscités par cet article vaut aussi qu’on s’y arrête. Le titre de l’article se paraphraserait bien ainsi : « Ce matin je me suis réveillée et j’étais de la génération d’avant ». La nostalgie teintée d’aigreur dont le texte est tissu, ainsi que bon nombre de commentaires, m’ont laissé pantois.
3. Dois-je insister sur cette dénomination ? Du disque, et non de la musique. Le problème de sa vertigineuse chute dans le néant financier est là.
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