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     ON THE ROAD AGAIN (LES VOYAGES FORMENT LA JEUNESSE)   
 par Jim Wilde


— Ondi (off) : Jusqu’où on va aujourd’hui ?
— Dave : Au bout, baby.
— Courtney : Une bande de junkies sur la route qui mangent peu, boivent beaucoup et ne dorment pas. Va-t-on devenir irritables et s’engueuler avec les autres ?

Dig ! de Ondi Timoner


La scène se passait sur la route qui menait à Detroit où se rendaient les Brian Jonestown Massacre pour y donner un concert. Elle paraissait sortir tout droit d’un road-movie.
Dig ! était le documentaire ultime sur le rock. Plus qu’un simple film retraçant une tournée, il suivait sur plusieurs années le parcours cahotique de deux groupes de rock indé au milieu des années 1990. Lorsque les Dandy Warhols lissaient leur image pour devenir un vulgaire groupe pop et gagner en notoriété, les Brian Jonestown Massacre sabotaient le début d’intérêt des majors dans une attitude d’autodestruction à la fois touchante et pathétique. Quand les DW finirent par tourner en Europe dans un bus tout confort avec bières au frais, les BJM s’entassaient toujours dans un van pour aller jouer à Cleveland devant dix personnes (mais autant d’heures!).

La réalisatrice Ondi Timoner avait suivi les deux groupes pendant sept années, partagé une partie leur histoire et enregistré sur bande magnétique leur amitié puis leur rivalité. En cela elle était l’héritière d’une série de grands documentaristes apparus dans les sixties.
Comme Ondi avait bénéficié des facilités de la vidéo, les frères Maysles (Gimme shelter, sur le concert des Stones à Altamont Speedway), D. A. Pennebaker ou encore Frederick Wiseman profitaient, au début des années 1960, des avancées technologiques des caméras 16 mm Eclair et du matériel de prise de son Nagra. La légèreté de ces nouveaux équipements leur permettait de partir caméra à l’épaule et de se fondre pour témoigner au mieux des bouleversements politiques, socio-culturels et artistiques de leur époque. Le cinéma-direct faisait alors son apparition et avec lui une vision moderne qui se voulait objective et brute. Enregistrer la réalité sans artifice, sans parole ajoutée. Pas d’interview ni de commentaire.

 

Le jeune homme se tient debout, seul avec sa guitare et son harmonica. Il est vêtu de noir et la poursuite projette son ombre sur le plateau.
On le retrouve assis à l’arrière d’une voiture, une paire de Ray-Ban Wayfarer sur le nez. Des fans crient et tapent sur les vitres de la voiture – Go driver, go ! (off). Il salue de la main – Not a good concert ? (off). – Beautiful (off). À l’extérieur, un jeune garçon court à côté de la voiture. Le silence s’installe. Dylan s’allume une cigarette et regarde le paysage urbain défiler.

D. A. Pennebaker avait suivi Bob Dylan lors de sa tournée anglaise en 1965. Contrairement à d’autres films qui suivront, le voyage n’avait pas beaucoup d’importance dans Don’t look back. Pennebaker y prévilégiait les relations tendues qu’entretenait Dylan avec les journalistes, les multiples sollicitations des admirateurs ou les longues heures passées dans les chambres d’hôtel à discuter, écrire ou jouer de la guitare. Le film était surtout un superbe témoignage sur la célébrité. Entouré en permanence d’une dizaine de personnes, obligé de s’expliquer à longueur d’interviews, Bob Dylan apparaissait plus que jamais isolé, pris dans un piège qui se refermait.
Don’t look back était l’un des tous premiers films documentaires à prendre le prétexte d’une tournée pour faire le portrait d’un artiste. Pouvoir filmer la star qu’était alors devenu Dylan dans le quotidien de sa tournée, la nervosité, l’ennui et la fatigue, était nouveau. La télé-réalité n’est autre que la descendance monstrueuse de ce cinéma du réel.

 

L’image de la voiture s’enfonçant dans la nuit londonienne en amenait d’autres. La gloire, les paparazzi, les groupies, les Rolling Stones connaissaient déjà tout ça lorsqu’ils acceptèrent que le photographe Robert Franck suive leur nouvelle tournée Exile on Main Street en 1972. Le cirque stonien était alors à son paroxysme et le groupe ne voyageait plus qu’en avion privé. Robert Franck s’immisçait dans la vie du groupe pour devenir un membre à part entière et capter le quotidien d’une tournée mondiale qui annonçait la fin de l’insouciance et le début d’une longue descente. Les Stones s’enfermaient dans leurs chambres d’hôtel comme dans une tour d’ivoire, observant la vie extérieure via l’écran de la télé (présidentielle américaince de 1972). Poste qu’ils finirent par balancer dans le vide en signe d’ultime refus à vivre ce monde.
Le documentaire Cocksucker blues montrait l’envers du décor, ce que le spectateur pouvait imaginer à travers les récits de Lester Bangs ou Nick Kent. Les concerts mais avant tout les coulisses du show, les orgies dans les avions et les hôtels et puis la dope, omniprésente dans le film, qui se répandait comme une traînée de poudre jusqu’à contaminer l’équipe de tournage.
Robert Franck saisissait mieux qu’aucun autre avant lui la formule « sex, drug and rock’n’roll ». Une formule explosive que Mick Jaegger était prêt à chanter mais pas à montrer. La vérité que révélait le film n’était certainement pas faite pour redorer l’image de son groupe déjà bien écornée depuis le meurtre d’Altamont. Cocksucker blues fut donc interdit de sortie.

Le chemin avait été balisé dès les premiers films et depuis rien n’avait véritablement changé. Les scènes de concert, d’hôtel et de backtage constituaient les passages obligés qui définissaient le genre. La gloire, la luxure, la défonce et finalement la solitude en étaient les grands thèmes. Le récit de musiciens plus ou moins célèbres, en route pour la gloire, était finalement le moyen de tirer le portrait de la jeunesse.

 

La bouteille en verre se brise sur le crâne du jeune garçon qui s’écroule sur le bitume du parking. La stupéfaction se lit sur les visages.
Dans les toilettes, Xavier de Rosnay passe sa main profondément entaillée sous l’eau du robinet. Au loin on entend un public surchauffé. Quelqu’un entre et effectue rapidement un bandage de fortune avant de le pousser sur scène.

Justice avait écumé les grosses salles américaines pendant l’année 2007 et A cross the universe retraçait cette virée en bus du duo parisien. Bien que n’échappant pas aux séquences de beuveries et de serrages de groopies dans les loges, de public hystérique et de visages endormis collés contre la vitre, le film de Romain Gavras penchait volontiers du côté obscur, celui d’une société paranoïaque, d’une jeunesse en roue libre et de deux musiciens en pleine gloire se vautrant allègrement dans les excès qui ne manquaient pas de s’offrir à eux. Le jeune réalisateur s’appuyait sur la musique de Justice pour injecter une tension dramatique nouvelle pour un film documentaire et qui ne cessait de s’accentuer jusqu’à l’explosion finale.
Filles dociles, villas de luxe, bad boys et flingues chargés, le tout monté sur un rythme ultra nerveux, tels étaient les ingrédients sulfureux de A cross the universe qui se construisait comme une série policière (américaine!).
Les cops se chargeant de faire redescendre les deux Français sur Terre à leur sortie de scène. Stop the music and go home…

Elle qui cherchait par tous les moyens à combler des pertes financières toujours plus importantes, l’industrie du disque comprenait bien l’intérêt de ces documentaires dont elle se servait comme d’une publicité pour leurs artistes. Le DVD de la tournée vue de l’intérieur devenait un produit dérivé comme un autre. Air avait sorti le très dispensable Eating, sleeping, waiting and playing sur leur première tournée en 1998 et Soulwax en faisait de même avec Part of the week-end never dies narrant leurs trois dernières années passées sur la route.
Mais le net assurait aujourd’hui une diffusion bien plus importante et chacun pouvait maintenant filmer, caméra au poing, la tournée de ses potes pour la balancer au monde entier en un clic de souris. L’artiste devenait le metteur en scène du documentaire de sa propre tournée, avec le manque de distance que cette situation pouvait supposer. Un cinéma toujours plus direct et plus intime.
Le point d’arrivée du voyage était la vidéo One more song. Episode 1 : « Hooligan disco » postée sur le blog d’Une Nuit Sous Influence par Jack avec ce commentaire : « Jean-Baptiste de Laubier alias Para One nous embarque pendant 45 minutes dans un road-movie perturbé à travers la tournée américaine des stars d’Institubes ».

Les États-Unis étaient décidément la terre de tous les fantasmes et pendant que Justice s’occupait des salles, « les stars d’Institubes » faisaient la tournée des clubs.
Chicago, Orlando, Philadephie, NYC, Baltimore, Seattle… Les villes s’enchaînaient sur un rythme d’enfer. Ici pas de gras, que du nerf. À peine le temps de s’installer et de découvrir les lieux dans de courtes respirations contemplatives que l’on se retrouvait déjà dans un autre avion, une autre chambre d’hôtel, un autre club, une autre fête. La caméra ne tenait pas en place et se voulait subjective, comme un regard survitaminé.
À mi-chemin entre vrai documentaire et film de vacances, Hooligan disco, projet low-fi tourné en simple caméra DV par Para One lui-même, était traversé par un souffle de liberté jouissif et par le désir simple de fixer l’instant. Des images déjà empreintes de nostalgie.

Rassasiés de sons et d’adrénaline, les trois types s’avancent sur la jetée qui surplombe l’océan. Le soleil se couche dans le Pacifique et Surkin se met à courir sur le sable comme un chien dont on décroche la laisse, embrassant le cliché pour mieux s’en foutre. L’image se fige.

J’avais traversé les États-Unis d’ouest en est. Le Royaume-Uni du nord au sud. En bus, en avion ou en train. J’avais dormi dans des suites, des piaules miteuses et sur des banquettes arrière de bagnoles. J’avais joué dans des bars pourris, des clubs ou des stades. J’avais picolé, sniffé, gobé tant de drogues. Je m’étais fait aduler et insulter, embrasser et cracher dessus. J’avais touché les étoiles puis touché le fond. J’avais répondu à tant de questions et passé tant de nuits blanches. Maintenant ma tournée s’arrêtait là, sur une plage de LA. Elle avait pris tour à tour l’aspect d’un voyage initiatique, d’une autoroute vers la célébrité et d’un chemin de croix. De quoi changer un homme.

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