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     JAZZ IS NOT DEAD   
 par Kimberley Clarck


It’s dead… You’re mad !
Voilà plusieurs jours déjà que cette tête de mort me défie du regard sur son fond noir profond… Une vague et étrange ressemblance avec le sourire couturé de Mr Jack… Mais non, Kim, tu dérailles, Noël c’était il y a des années, aux temps bénis des trente glorieuses !

Osée tout de même, cette boîte crânienne qui scande que le jazz n’est pas mort, à la manière d’un vieux punk nostalgique.
« Jazz is not dead ! » Et comme un pied de nez, ce crâne arbore fièrement une trompette sur son sommet. Histoire d’agacer à mon tour les inconditionnels d’Une Nuit Sous Influence et les puristes jazzeux, je décide d’en avoir le cœur net et de déterrer quelques cadavres de la Nouvelle Orléans, de Chicago ou de New York afin de dénicher si le jazz est toujours vivant.

Évidemment, nul besoin de parcourir les États-Unis de l’East Coast à la West Coast, sauf si tu désires marcher sur les pas de Monk, Parker et quelques autres grands mythes, mais simplement d’écouter la petite trompette que tu as dans la tête, celle qui jouxte le vélo, et qui accompagne tous les cuivres et autres percussions qui résonnent dans ton crâne les jours d’errence sous la pluie, les matins brumeux ou les chaudes soirées d’été.

« Jazz is not dead, it just smells funny » – « Le jazz n’est pas mort, c’est juste qu’il a une drôle d’odeur » balançait Franck Zappa en 1974 dans Be-bop tango (of the Old Jazzmen's Church), sur l’album Roxy and Elsewhere. Ok, Frankie, pour toi qui as longuement exploré les distorsions musicales de tes maîtres, le jazz n’était peut-être pas définitivement enterré au milieu des seventies, il voit les dernières heures du free et les prémices d’un rythm’n’blues fondé sur les harmonies du blues et donnant la priorité au rythme. Mais qu’en est-il aujourd’hui du jazz contemporain ? Toujours créatif et jubilatoire ?

Zappa n’étant plus de ce monde pour envoyer à nouveau une de ces phrases bien senties sur le sujet et afin de poursuivre ma quête du graal musical, je me laisse donc tenter par l’invitation de cette fichue tête de mort emblème du festival Jazz à la Villette. Ses organisateurs offrent chaque année une vision éclairée et originale de cette musique, et c’est avec une curiosité avide que je découvre que le programme 2008 propose d’explorer les frontières du jazz, ses liens avec les autres modes d’expression artistique, musicale ou non. « Interroger le sens même du mot jazz » dixit le programmateur… C’est ainsi que la danse, le théâtre, le rock, le hip-hop, la musique contemporaine ou électronique rencontreront fébrilement cette mère-musique dans un dialogue transversal et percutant.

« Interroger le sens même du mot jazz » et parfois même son essence car, qu’on le chérisse ou qu’on l’exècre, le jazz ne laisse jamais vraiment indifférent. Est-ce seulement parce qu’il semble difficile de le définir et de le réduire à un style unique ? En spectre protéiforme, il a parcouru les espaces et les époques en changeant maintes fois de style, en s’inspirant, se libérant, s’opposant…
L’idée de sortir du contexte historique, de s’en échapper et d’essayer de définir ce style musical pose les bases de la programmation 2008 du festival, en conviant d’autres disciplines à s’en s’emparer et à le réinterpréter. Cela donne naissance à des rencontres métissées, comme le jazz en son temps s’est lui-même acoquiné avec d’autres formes d’expression, inspiré d’elles, telles que la peinture, la littérature dans les années 1950 ou 1960. Il a donc toujours eu une drôle d’odeur. Aujourd’hui c’est finalement assez rare de le voir se confronter à des esthétiques très contemporaines.
Cette session à la Vilette est donc une bonne occasion de se rendre compte si cet univers est encore bien présent dans la création musicale contemporaine et si ce rapport au temps, à l’instant, à travers l’improvisation, peut être dénominateur commun de tous les projets proposés.

Nettement sous influence, je décide d’explorer le versant electro de ces rencontres, avec la programmation du Matthew Herbert Big Band, précédé en première partie de Joakim, le boss du label Tigersushi, qui se produit depuis quelques mois en live avec son Ectoplasmic Band.
Accompagné d’un trio batterie, basse, guitare, le grand escogriffe lunetté trifouille ses machines, enlève ses lunettes, chante, réclame plus de son, moins de lumière, ne sourit pas, frappe sa guitare, remet ses lunettes, ne sourit toujours pas, entame un duo avec le batteur, réclame encore plus de son et finit par nous balancer les tubes de son dernier album Monsters and silly Songs. Prestation haute en décibels, sonnant plus rock, voire indus que jazz, parfois plannante mais rapide et sans surprise. No comment. Et le Jazz dans tout cela ? Joakim fait du Joakim avec le groupe de Joakim et les morceaux de Joakim… J’ai cherché la rencontre, je ne l’ai pas vraiment trouvée.

… Sans doute davantage dans la prestation du génie britannique déjanté qu’est Matthew Herbert.
Cinq ans après le bien nommé Goodbye swingtime, l’Anglais s’entoure à nouveau de dix-huit musiciens et d’une chanteuse black détonnante pour sa prestation sur la scène de la Cité de la Musique. Il ne délaisse pas pour autant les expérimentations électroniques, et en bidouilleur rigoureux, utilise de nouveaux équipements analogiques, des samplers, des drum machines. Peu de synthétiseurs au final, pour ce mélomane averti qui, en musicien de formation classique, parvient à respecter les tonalités, les rythmes qui font le jazz, tout en déformant, décomposant et restructurant des sons collectés antérieurement, sur scène ou dans la salle.
Indéniablement, ce farfadet electro a aussi le sens du spectacle et son entrain communicatif gagne rapidement les rangs des musiciens et du public.
Sur scène, sautillant et souriant, Herbert étire, tord, sample la voix animale de la chanteuse, le chœur du public, le saxophone, Le Figaro qu’on n’a pas lu mais qu’on déchire… et en élèves dissipés, les membres du band jouent, détendus et vraisemblablement épanouis. Résidus fragmentés, des boulettes de papier journal volent de-ci, de-là, des paillettes miroitent et virevoltent tandis que le niveau sonore est toujours aussi élevé. Une réelle complicité semble unir les trois individualités que sont le compositeur de musique électronique, la chanteuse de blues et le Big Band, mais la prestation paraît très réglée. Elle laisse donc peu de place à l’improvisation, excepté dans les quelques sons « arrangés » et samplés que propose Matthew Herbert. On peut supposer qu’en tant que musicien et pianiste expérimenté, il a composé les partitions d’un jazz classique très écrit, auxquelles s’ajoutent sur scène les rythmes et sonorités fabriqués en live ou en studio. Tout ceci semble donc mené de main de maître par le trublion electro qui finalement ne se confronte qu’à sa propre musique, même si celle-ci passe par un support différent, multiple, et qu’elle est dirigée par le chef d’orchestre du Band. Car c’est cette partition classique qui emmène et enlève le live, fait se lever les spectateurs et se dandiner même les plus réticents. On retiendra tout de même l’extrême qualité de la composition et la fidélité à l’univers du jazz band qui reste un jazz plutôt populaire et accessible, riant et communicatif, contrairement aux sons concoctés par les infernales machines de Matthew Herbert qui s’amuse sans cesse à jouer avec les limites de la compréhension auditive.

On ne peut que se réjouir que les compositeurs de musique électronique se produisent aujourd’hui sur scène, et pas seulement en live dans les clubs, qu’ils délaissent pour quelques temps l’antre de leur caverne expérimentale pour se confronter à d’autres expériences artistiques et d’autres individualités musicales, mais on aurait pu espérer davantage d’imbrications, de mixité de la part d’un artiste explorateur, découvreur aux multiples facettes, plutôt engagé et impliqué dans une époque actuelle si mièvre.

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