Un soir d’automne, tu es seul chez toi, avec ta soupe en sachet micro-ondable, un vinyle déjà écouté maintes fois en toile de fond, un cendrier bien rempli et bien peu vidé… Tu te plais à naviguer sans but d’une page Internet à une autre, les oreilles décollées, les yeux lassés à la recherche d’un tu-ne-sais-quoi. Tu cliques, rien ne s’agite… Et là, tu te rends compte que la cellule de ta platine est arrivée en perte de sillons, que tu entends le même crachas sonore redondant depuis une demi-heure…
Je me suis levée de mon écran.
Lorsque je me suis rassise, un nouveau raccourci était apparu sur mon bureau. Le style graphique pixellisé et la teinte verte de l’icône me rappela immédiatement un autre monde d’autistes, celui des jeux Amstrad que j’avais pu entrevoir bien avant que MySpace n’existe. Une petite fiole de chimiste, représentée naïvement avec son ventre bien dodu, gargouillant d’un liquide louche. Je la double-clique et là, elle ôte son bouchon de liège et me dit :
« No drug file loaded.
Do you want to open a dose ? »
J’entends des battements d’ailes de papillons. Ils virevoltent de part et d’autre, m’assiègent. Une nuée de bourdons, de libellules. Je ferme les paupières, de crainte qu’ils ne viennent dans mes yeux. Je m’assois, tantôt amusée, tantôt agacée par ce grésillement de plus en plus présent. Un son prend le dessus progressivement, sans que j’arrive à en identifier la provenance. Un hélicoptère, mou comme un nuage, vient se caler derrière moi. Lentement le bruit du moteur m’insupporte, mais je décide de rester assise là, dans l’herbe bleue, muée dans une volonté que je ne pourrais expliquer. Je rouvre les yeux. Du rose et du jaune dans mes paupières. Dans un moment d’inattention je vois mon écran de veille d’ordinateur. Cinq minutes plus tard encore, il apparaîtra à mon regard sur le mur d’en face, avant de disparaître du nouveau monde isolé où j’erre en entité flasque, invisible et inodore. Juste du son dans mes tympans.
Système binaire, ligne de basse, kicks, snares ? Non. Une mélodie ? Non plus. Juste le bourdonnement des insectes volants, le moteur de l’hélicoptère qui emplit l’air, et un roulement de tambour qui m’emporte en stéréo. Je penche la tête à droite, à gauche, à droite, à gauche… Tout s’organise dans une puissance continue désagréable, une profondeur dont je ne peux m’échapper. J’éprouve l’envie de fumer une cigarette et de boire de l’eau. L’organisation prend forme dans sa durée, trente-cinq minutes, et me transporte dans un monde qui évolue, mais s’effondre dès que j’ouvre les yeux. Ce monde annihile ma pensée rationnelle et j’oublie progressivement ce qui m’entoure tout en étant là, sans m’endormir, sans être alerte pour autant.
Je suis dans un tambour de machine à laver et je ne vois pas au travers du hublot. Je suis la machine à laver. Je suis une machine lavée. Je bâille sans crainte de boire la tasse. Je suis secouée sans crainte de vomir. Je fume sans crainte de tousser. Je ferme les yeux sans crainte de tomber. Je me fiche de ce qu’est la différence formelle entre une jambe et un bras.
Les sons ne sont pas aigus, aussi sont-ils supportables, du moins pour ceux que j’arrive à percevoir. Le bourdonnement de fond m’est devenu familier, je n’y fais plus attention, il circule le long de ma nuque. J’ai régulièrement, toutes les trente secondes environ, envie d’enlever toute cette mousse qui pénètre mon crâne par mes oreilles. J’abandonne toute tentative d’émettre moi-même un son par les voies vocales que je connais, ce bruit qui m’a envahi il y a vingt minutes déjà s’en charge pour moi.
Lentement, bestiaux, hélicoptère, herbe bleue, tambour et mousse se retirent de mon univers par la voie qu’ils avaient empruntée. En haut à droite de ma boîte crânienne pour certains, côté tempes pour d’autre, le long d’une tangente à la courbe de mes cheveux. Je les vois de l’intérieur me quitter. Je repose mon verre sur la table, de rose/jaune il est redevenu incolore à mes yeux rouverts. Peu à peu sa matière se défragmente en rectangle équidistants pour ne redevenir qu’une suite de 0 et de 1.
Tu viens de vivre l’expérience éthylique sans boire une goutte. Ce soir la révolution sonore du site i-doser est entrée par ondes successives dans ton cerveau. Des chercheurs ont mis au point le système Brainwave qui propose de recréer des sensations psychiques, méditatives, psychoactives, psychotropes via la « simple » écoute au casque, attentive et continue d’une bande sonore constituée de binaural beats. Ces derniers agissent directement sur ton système neuronal à coups de fréquences hertziennes, sans stimuli physiques véritables, seulement des ondes qui percent tes tympans et te font vibrer la cervelle. Ce procédé a été découvert en 1839 par Mr Dove et a permis de nombreuses recherches en neurophysiologie. Ainsi, entre 7 et 13 Hz, ondes alpha, tu te sens relaxé. Au-delà, ondes gamma, higher state of consciousness… En deçà, ondes delta, tu es stone…
Une sensation de chaleur émerge en mon centre de gravité. Je sens cet épais flux chaud traverser mon intérieur vers mes pieds et mes mains, tout en laissant ma peau à sa température normale, comme une coquille impénétrable. Après ces quelques verres, me voilà allongée sur une méridienne rouge, encerclée de gens qui vont et viennent et continuent à parler entre eux. Je les entends au loin entrer et sortir par une porte qui reste fermée. Je sens le bas de mes jambes tanguer d’avant en arrière comme la proue d’un navire fantôme. Je crois que quelqu’un s’est trompé pour la porte et c’est à ma tête qu’il a frappé pour entrer. Je sursaute, mais ce n’est pas grave. Une intense lumière s’est en effet allumée dans mon crâne, c’est elle qui provoque cette chaleur continue dont je pourrais dessiner les contours. De la fumée emplit l’air à chacune de mes bouffées qui ne se voient pas. La fumée parle, l’opium développe ses effluves et suinte le long des murs comme une cascade de sable.
J’entends le sable. Il crisse de ses millions de grains dans une chute verticale, il vient à moi dans un dialogue mené de front avec une corde de crin qui ondule en stéréo. Je vois le son en trois dimensions, au-dessus de mon front. Je perçois durablement ses périodes, et j’arrive à peu près à les anticiper, mais les aléas sonores, de mon lobe gauche à mon lobe droit, me perturbent. Je les vis en dedans. Je m’y love.
Bon nombre de « doses » de son proposées par le site i-doser ont pour but physiologique de recréer les sensations procurées par les drogues. En toute légalité. Virtuellement. Bien entendu, aucune molécule ne nage dans ton sang ni ne se fixe sur les récepteurs de tes neurones. Alors pas de risque, pas d’accoutumance (quoique), rien, mais un effet qui reste éphémère et nécessite concentration et imagination, depuis le fond de ton canapé, dans la pénombre de préférence, et dans ton casque absolument (il te faut la stéréo pour que les ondes rincent ton cerveau d’une oreille à l’autre).
Ces péripéties m’ont donné l’envie d’accéder à une expérience des plus concrètes. De la chaleur humaine, un beat qui fait trembler la cage thoracique, des cris qui hérissent les poils, des lumières éblouissantes, des bras levés à perte de vue. In situ quoi. « This dose was modeled after that oh-so-popular rave drug » disaient-ils au sujet de la dose appelée Rave. Oh-so nothing… Je me suis fait refouler à l’entrée même de la rave, mon gardien s’y est formellement opposé. J’ai pourtant essayé les divers modes d’écoute possibles. Assise, allongée, les yeux clos, un seul œil clos, concentration extrême sur les sons dans leur globalité, dans leur singularité, écoute transversale, écoute distraite. Mais le verdict tombe : de « l’euphorie à travers les veines » promise au ressenti, je n’ai ressenti qu’une timide chaleur. De la « pumping-music », je n’ai pu entendre que les vagues soubresauts de mon cœur. La notion du temps, oui je l’ai perdue, mais dans ma frustration. Quant à mon excitation extatique, elle n’a pas dépassé le niveau 1 sur l’échelle de Dr Fiole. Bref, c’est comme si j’avais atterri dans le chill-out sans passer par la case dance-floor. Peut-être devrais-je tenter ma chance en after, en admettant soit que je suis frigide et/ou insatisfaite (oui, les deux à la fois, c’est possible), soit que ce programme a été conçu par des sourds.
Perfect for a night out dancing ? Bonne idée, je vais quitter les sphères virtuelles et sortir pour de vrai.