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     SENTENCES   
 par Pamela Polonium


Elles sont chaque mois plus nombreuses et chaque mois elles sont plus énigmatiques. Presque toujours anglo-saxonnes, elles sont devenues incontournables. Vous devez les connaître pour pouvoir entrer dans les clubs en vue. Savoir d’où elles viennent, connaître leur histoire confère un statut d’initié envié. Sont-elles des physios australiennes ? des deejays berlinoises ? des videurs transgenres de Los Angeles ? Non. Il s’agit des noms de soirée qui sont des phrases. (Les propositions mentionnées, beaucoup plus sexy et affriolantes, seront analysées dans les prochains numéros.)
À Paris :

      Eyes Need Sugar
      Kill the DJ
      My Boss is a Slut
      Je hais les dimanches
      Yes Sir… I can boogie
      Fuck Me I’m Famous (beurk)
      Mort aux Jeunes
      C’est à c’t’ heure-ci qu’tu rentres?
      Be My Guest
      We Love Kompakt
      We Love Ellen
      We Want Dance
      Minimalyse This
      …is my boyfriend.
Ces soirées n’ont de commun ni la musique, ni le public, ni le lieu. Seul lien, le vague air de ressemblance de leur dénomination. Mais d’où viennent ces phrases ?

Première hypothèse : les organisateurs de soirées sont des poètes. À nom mystérieux, soirée à rebondissements : promesse d’aventure et de rencontres, la nuit  –la nuit  – vous fait signe, elle vous tend les bras, elle vous attend, et hop ! oubliées les mesquineries et la morosité de la vie diurne, vous la suivez, la nuit, sans savoir ce qu’elle vous réserve. Eyes Need Sugar : cette formule magique évoquait l’univers de Lewis Carroll ou des frères Grimm, univers, d’ailleurs, qui se prolongeait jusque dans l’iconographie des flyers : on pouvait y voir des créatures mi-humaines, mi-animales prendre des postures équivoques, voire franchement sexuelles ; « curiouser and curiouser » aurait dit Alice. Eyes Need Sugar : le nom suggère un univers onirique et merveilleux, de l’autre côté du miroir, sans donner d’indications sur le style de musique ou sur la nature de la soirée.
Deuxième scénario : les organisateurs de soirées sont des gens honnêtes. Ils savent que plus un nom est long moins il sera ambigu. Comme on regarde la carte avant d’entrer dans le restaurant… on lit le nom de la soirée sur le flyer avant d’entrer dans le club. Combien de personnalités mondialement connues ont-elles été vues sur la piste des Bains Douches, dégoulinantes de désir, jouant de leur célébrité afin d’apaiser leur boulimie sexuelle ? Très peu. Pourtant, Fuck Me I’m Famous (re-beurk) était un nom tout à fait efficace : griserie, illusion de faire partie, ne fût-ce qu’un instant, d’un cercle restreint et festif de noctambules raffinés. Au menu ce soir : des gens célèbres et… du cul 
Autre exemple, plus honnête, mais fonctionnant sur le même principe : Je hais les dimanches. Ici, pas de promesses, mais un constat  –le Sunday blues, ça existe  –et une suggestion implicite  –tu peux lutter contre en venant chez les Ginettes Armées.
Une variante plus arty de la même démarche : le statement, le motto, la profession de foi. Tu n’auras qu’un seul Dieu, la Musique, et point ne vénéreras de fausses idoles. Brûle les icônes. « Tue le DJ ». Ce nom évoque la no-bullshit attitude du Pulp, la radicalité de ses partis-pris musicaux, le rejet de la starisation des deejays, etc. Kill the DJ : ce n’était pas l’annonce programmatique de ce qu’allait trouver le clubber en allant au Pulp, mais la description quasi « lagardémichardesque » des intentions de l’auteur.
Plus sophistiquée : la démarche référentielle ou comment attirer les clubbers par la connivence. Des pédés poilus, certes, mais des pédés qui ont des lettres, suffisamment en tous cas pour reconnaître la citation, se pressent (littéralement) aux Bains Douches lors des Yes Sir… I can boogie. Un message clair (des mecs virils, mais tortillant du cul) et surtout une évocation, même décalée, des années 1970 (rââh, l’âge d’or, gna gna gna…). Très chic, simple mais couture, la référence à Burt Bacharach donne un délicieux sentiment d’entre soi : le nom devient un mot de passe. Si cette dimension n’apparaît pas à tous les participants, c’est encore mieux : le secret n’en est que plus savoureux…

Des démarches différentes, mais, à l’arrivée, un résultat identique : le nom, parce qu’il est long, singularise la soirée parmi les nombreuses propositions de divertissement qu’offre la nuit. Après tout, c’est tout ce qu’on demande à un nom : éviter de confondre une chose avec une autre. Il s’agit simplement de trouver le support marketing qui séduira, que l’on retiendra, qui – attention, les gros mots arrivent – permettra de « communiquer sur l’identité » de la soirée.

Incise.
L’auteur de ces lignes clame son mépris pour le concept de nuit (réalité parallèle où toutes les inhibitions que la vie moderne inflige à nos corps et nos esprits s’évaporeraient et dans laquelle s’exprimeraient librement pulsions créatrices et sexuelles), particulièrement lorsque qu’il est utilisé à des fins de communication (s’agissant de démarches visant à attirer l’attention de consommateurs potentiels, le terme réclame semble plus approprié). En attendant le Grand Soir où les « communicants » seront pendus par les tripes aux branches des platanes du boulevard de Sébastopol, on aura recours, faute de mieux, à ces termes, certes mal appropriés, mais d’un usage répandu.

Reprenons.
Même si les intentions et les résultats sont variables, ces appellations donnent aux soirées un je-ne-sais-quoi de select, d’exclusif, à l’opposé des grand-messes qui attirent une foule de participants. Scream, Respect, Sensation, Automatic, Under : des mots simples et courts… et des noms conformes au caractère relativement ouvert de ces soirées dans lesquelles il s’agit de réunir le maximum de gens autour d’une idée (je n’ose employer le mot concept) qui les fédère et non pas de regrouper un cercle plus ou moins large d’initiés. Les différences entre les noms font ainsi apparaître les différences entre les soirées elles-mêmes : œcuménisme des « soirées-mot » vs exclusivité des « soirées-phrase ».

My Boss is a Slut, Eyes (comprendre : I) need sugar, C’est à c’theure-ci qu’tu rentres?. Aucun de ces noms ne véhicule une idée simple ou facilement identifiable. Leur point commun, c’est la présence de marqueurs de première et deuxième personnes qui mettent en place une situation de dialogue. Qui parle ? C’est parfois assez difficile à identifier. Est-ce un autre clubber, un DJ ou un organisateur ? Pas grave : on me parle ou on cherche à ce que je m’identifie à celui qui parle. Slogan promotionnel, note d’intention arty, menu du jour, invention poétisante ou citation pointue, on devine toujours dans ces phrases la présence d’un je et, derrière lui, d’un tu. Je/tu. C’est tout ce qui compte.
Que ce soit par le biais de figures de style bien connues (“Oh, gentle reader”, « Je vous parle d’un temps… », etc.) ou de gimmicks publicitaires usés jusqu’à la corde (« Vous le valez bien », « Je suis une femme actuelle »)  – s’adresser au lecteur ou s’identifier à lui n’a donc rien de très original. Mais c’est justement ici que réside la nouveauté : qu’un truc vieux comme le monde se retrouve recyclé là où peut-être on l’attendait le moins, chant des sirènes devenu invite à la danse.

  Autres textes de l'auteur
  •  Les images de Patrick Bouvet [numero 7]
  •  Le Corps du DJ [numero 5]
  •  Jean-Jacques Béguin, Philippe Donadini, Ji-Bêt [numero 4]
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