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     THE WILD MICRONAUTS   
 par Jack LockerRoom


22 novembre 2008, Scène Bastille, première soirée Crocodile.
Arnaud Rebotini paluche ses machines cochonnes depuis une bonne demi-heure et elles aiment ça, ça s’entend !
Accroché à un gin tonic qui a la bougeotte, j’entame une conversation alcoolisée avec un type sur les déboires et l’avenir du PS… Jusqu’à ce qu’il interrompe la conversation : « Désolé, je dois te laisser, je joue dans dix minutes… »

Ce type, c’est Christophe Monier, désormais seul maître à bord des Micronauts. Et là, tout me revient en un instant/flash :
Get funky get down, l’un de mes premiers maxis vinyle acheté à Cybermusic en 1995, le double Bleep to bleep et ses boucles acides politisées, The Jag…
Et il est maintenant sur la scène devant une foule ruisselante qui gigote dans tout les sens. Résultat : verre par terre et re-visite au bar.
Deux heures plus tard, alors que les lumières éclairent des videurs/montagnes qui nous poussent vers la sortie, j’en profite pour prendre rendez-vous avec le Micronaut, histoire de faire une interview et d’arrondir mes fins de mois rongées par un cancer de crise financière. (Ndlr : Ah, la beauté naïve des courbes entremêlées qui plongent à l’infini vers le bas.)

J’arrive à la bourre au dernier étage d’une grande tour du coté de Jaurès. Il m’ouvre et m’offre un café, on s’installe au milieu de son studio avec vue imprenable sur les petites lumières de Paris à nos pieds. Une fois mon mini-disc branché (old style, baby !) je sors mes vieux maxis vinyle des Micronauts (excessive pride) et on commence à discuter.

« Le nom des Micronauts, ça vient d’où ? De la BD 1 ?
— Oui, je suis un grand fan de science-fiction. J’ai tout les albums des Micronauts à la cave, et j’ai même les figurines.
— C’est marrant, ça nous fait un point commun : j’avais le n°1, je me rappelle, le Baron Karza et puis…

… Et puis je m’effondre.

Bon, je sais, c’est pas très glorieux comme attitude. On se donne du mal pour rencontrer des artistes, écrire des articles, blablabla, et patatra, me voilà affalé au milieu du studio de Christophe Monier, le trou noir, quoi. (En y repensant, c’est la classe ultime, non ?)

Quand je me réveille, on n’est plus dans le studio de Christophe, on n’est même plus à Jaurès ni à Paris, d’ailleurs. Ce genre de transfert m’arrive assez souvent, mais d’habitude, je le sens arriver. Il est à côté de moi, un sac à dos de bonne taille sur les épaules.

« Ça va ? Tu t’en remets ?
— Désolé, je suis désolé, je comprends pas…
— J’ai mis un truc dans le café.
— Quoi ?
— Oui, enfin bon, pour nous éviter à toi et à moi une longue et ennuyeuse interview, j’ai pris certaines libertés. Tu voulais découvrir les Micronauts, on va gagner du temps. Retourne-toi et mate. »

Et là, les amis, croyez-moi ou non, mais là, devant moi, à perte de vue, une immense plaine ocre en Technicolor battue par un air chaud bouillant, comme quand on ouvre la porte du four un peu trop tôt.
Le soleil comme une grosse tranche de pamplemousse juteux est en train de se lever, à quelques centimètres au-dessus de l’horizon. Des oiseaux s’envolent en rase-mottes sur la gauche et viennent s’accrocher aux branches d’un arbre déplumé.

« Tu as de la chance, on va avoir une belle journée.
— Ouais, j’ai de la chance… En même temps, peut-on dire qu’on a de la chance quand, après s’être évanoui dans un studio parisien, on se réveille au Kenya ?
— Ce n’est pas le Kenya ni le Congo, d’ailleurs. Ne cherche pas, ce n’est pas important. Dis-toi juste que c’est ailleurs et que c’est sauvage. On est plus beaucoup à venir par ici de nos jours, peut-être deux ou trois. J’emmène parfois Loïs, ma fille, et c’est tout. Ça te va comme introduction ?
— J’ai le choix ?
— Non. Et on a pas de temps à perdre. »

On se met en marche à travers la plaine.

C’est bizarre, la plaine. Malgré notre vive allure, on a l’étrange impression de faire du sur-place, comme si un immense rouleau d’herbe se déroulait sous nos pied. Seuls quelques détailles discrets évoluent, comme la courbure de l’horizon ou la pente qui s’accentue.
J’en prends note, il faudra que je replace cette observation dans un futur article…

« On va où, là ? C’est encore loin ?
— Tu fatigues déjà ? Tu verras bien, on en a encore pour deux bonnes heures…
— Ah… »

Quel plan galère. J’ai mal aux pieds.

« Et Issakidis, l’autre Micronauts, il squatte une hutte dans le coin ? (Humour.)
— J’ai emmené George ici pendant un moment, mais il a migré plus loin désormais, derrière ces montagnes qu’on aperçoit maintenant sur notre droite. Il a fondé là-bas The Republic Of Desire.
— Ah… Tu l’as rencontré comment ?
— Il devait écrire des chroniques en anglais pour eDEN, un fanzine house qu’on a créé en 1992 avec Adelaide Dugdale et Christophe Vix. Je l’ai rencontré au Rex à cette occasion. Il s’était acheté une TB-303 après en avoir aperçu une sur une photo de Wolfgang Tillmans dans le magazine mais il n’y comprenait rien. Il m’a demandé de l’initier. C’est en lui faisant découvrir le fonctionnement de la TB qu’on a produit notre premier titre, ID, Get funky get down. »

Il fait maintenant bien chaud et on sue à grosses gouttes.

« On a envoyé alors quelques démos et l’une est arrivée sur le bureau du D. A. de Clear records, un label très pointu à l’époque qui sortait, entre autres, Doctor Rockit (alias Matthew Herbert), Plaid, Jedi Knights, Gescom et Jake Slazenger (alias Mike Paradinas, futur label manager de Planet Mu).
— Deuxième point commun, j’ai la quasi totalité des maxis de Clear.
— En tout cas, il a trouvé notre démo horrible ! Mais l’a fait écouter au D. A. de Phono et à Herbert qui ont trouvé ça génial. Résultat, on est allé à Londres pour signer chez Phono notre premier maxi. »

Le paysage devient plus varié, on slalome maintenant au milieu de petites collines dépouillées où s’accrochent des herbes éparses.

« Si je me rappelle bien, sur ce maxi, il y avait un remix des Daft Punk qui avait bien cartonné à l’époque…
— Exact. On les a rencontrés en 1994 lors d’une rave organisée par Greg Gautier où les Micronauts jouaient en live. Ils ont bien aimé Get funky et nous ont proposé de faire un remix. Très cool… »

C’est pas pratique de marcher dans la savane avec des chaussures de ville. C’est un peu comme aller en club avec un anorak, pas impossible, mais franchement déplaisant…

C’est à ce moment que Christophe s’arrête.

« Baisse-toi ! Vite ! »

Je m’exécute. Là, à environ deux cents mètres sur notre gauche, un point d’eau, partiellement masqué par une colline au pied boueux.

« Avec un peu de chance, on va pouvoir en apercevoir ici. Suis-moi. »

À pas feutrés, on fait le tour de la colline, accroupis à hauteur d’herbes. Je commence franchement à avoir la pétoche avec tous ces mystères. J’aurais préféré une interview chiante à Paris…

Mais c’est sûr qu’à Paris, on n’avait aucune chance de voir ce qui s’offre désormais sous nos yeux. Imaginez (si vous le pouvez) un troupeau d’une demi-douzaine de Korg Z1, tranquillement en train de se désaltérer au bord d’une marre boueuse. Les gros synthés à robe grise se trémoussent au ras de l’eau, et sur leurs dos, les larges écrans LCD jouent avec les rayons du soleil.

« C’est beau, chuchoté-je.
— Magnifique ! C’est pas loin d’ici que j’ai capturé celui qui est dans mon studio, à Paris. Le Z1 est un synthé exceptionnel, très sauvage, il peut générer des sons combinés d’une grande richesse. »

J’en profite pour sortir mon numérique et je fais quelques clichés.

« Viens, laissons-les tranquilles… »

Après avoir rampé sur une centaine de mètres, nous voici repartis à travers les collines.

« C’est donc pour voir ces… ces machines sauvages que tu m’as amené ici ?
— Entre autres. Tu sais, beaucoup de tracks des Micronauts viennent d’ici. La nuit, les machines chantent, elles improvisent et je prends des notes. Parfois je les enregistre sur DAT, j’en ai des heures, et puis, une fois rentré à Paris, je refais tout sur mes propres machines. Pour Bleep to bleep, le double maxi sortie en 2000 sur Science, c’est six mois de travail à deux !
— Je comprend mieux cette impression de live perpétuel dans tout tes tracks, comme si les machines rugissaient en un grondement sauvage. Mais ça doit être un boulot monstrueux !
— Tu sais, dans les années 1990, mon instrument, c’était le sampler AKAI S-3000. Je le connaissais par cœur. Aujourd’hui, mon instrument, c’est le studio : le séquenceur au centre, les synthés apprivoisés autour, pilotés par midi. Je suis sur que le midi va revenir au premier plan après la vague des logiciels orientés audio comme Ableton Live : il laisse bien plus de liberté d’édition et les possibilités sont infinies… »

Les kilomètres défilent, ponctués maintenant de bosquets d’arbres rachitiques, leurs branches fines mangées par des paquets de lianes savanes. Le soleil s’affaisse et l’air embaume la réglisse.

Christophe me raconte pendant ce temps-là l’aventure de son autre formation intitulé Impulsion qui sort quelques maxis en pleine French touch sur Loaded, sa rencontre avec les Chemical Brothers et le remix de Block rockin’ beats qui marche très fort en Angleterre, Steeve Brown et leur signature sur label Science, le maxi The Jag et sa pochette où apparaît un léopard rencontré aux abords d’un de ces bosquets.
Près d’une cabane en ruine ensevelie sous les herbes folles, il me touche deux mots du départ d’Issakidis pour d’autres contrées et sa remise en questions qui débouchera sur la création de son label Micronautics, le succès des débuts et le dépôt de bilan du distributeur Venus, ses longs voyages de plusieurs jours en terres hostiles à la recherche du son, des sons qui vont nourrir ses nouveaux maxis…

« C’est dans cette période un peu difficile que j’ai rencontré les gars de Citizen et que l’on a sorti Damaging consent, accompagné d’un CD qui regroupe tout les remixes des Micronauts. On a bien accroché, et je bosse avec eux maintenant. »

Je me demande si Vitalic et John Lord Fonda viennent traîner par ici pour composer leurs tracks sauvages à base de cris de machines.
C’est fou comme un petit voyage au cœur de la brousse peu changer votre vision de la musique. Les djeuns fluo et leurs laptop paraissent tout palots et un peu légers face à cet univers dangereux peuplé de machines en liberté. Existe-t-il une contrée lointaine peuplée de contrôleurs midis et de plug-in VST ?
J’en doute fortement, alors que la soleil embrase maintenant l’horizon d’un rouge vibrant de chaleur.

On passera toute la nuit autour d’un feu à discuter machines et logiciel, séquenceur hardware et traitement du signal 24-bits, dérangés parfois par les cris strident d’une Yamaha 01V un peu saturé ou les beats sourds et répétitifs d’une 808 cachée dans les sous-bois alentour.

Je ne vous raconterai pas comment Christophe a capturé une TR-606 au bord d’un clairière, ou les deux nuits que nous avons passées au clair de lune à écouter vrombir du filtre un troupeau de Roland JP-8000 au beau milieu d’une jungle de câbles XLR, ni comment je me suis fait mordre la cheville par un vieux sampler AKAI S-1000 au sale caractère. Non.
Je ne vous montrerai pas non plus les photos que j’ai prises durant notre voyage, vous me diriez que c’est un montage.

Le mieux, c’est que vous alliez voir les Micronauts en soirée, et vous comprendrez.
Et venez bien équipé, le voyage pourrait être plus long que prévu, on ne sait jamais…


1. En 1979, Marvel débute un nouveau comics qui deviendra rapidement culte, inspiré par une série de jouets datant de 1976. Ils ont été créés par la marque américaine Mego, inspirés des Micromans japonais. C'est leur succès qui a donné l'idée de la BD à Marvel. Pour en savoir plus, voyez par ici ou bien par là.
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