Entretien avec Clément, Lelo et Mikhail au 93 de la rue Montmarte à Paris, le 19 décembre 2008.
Un jour, au réveil, vous demandez au garçon brun dans votre lit : c’était quoi cette soirée hier ? Il répond qu’elle était organisée par un blog. Par des gars qui s’intéressent à la musique électronique, qui se débrouillent en informatique, qui bloggent pour le plaisir. Les souvenirs de cette nuit sont comme une longue glissade d’imprévus. Après plusieurs bouteilles de champagne éclusées dans un appartement haut de plafond, alors que vous aviez décidé depuis quelques mois de ne plus sortir, vous vous êtes retrouvée au Bataclan, en train de danser les yeux rivés sur un DJ barbu, le bras tendu vers lui. Sur votre droite, un jeune homme blond vous a serrée dans ses bras alors qu’une clameur s’élevait du dance-floor. Il a dit : j’ai envie de t’embrasser. Vous l’avez laissé faire et vous avez continué à danser. Avant de héler un taxi place de la République, vous avez salué la pleine lune. Paris, le lendemain, un samedi du mois de décembre 2008. C’est votre second réveil de la journée. Il pleut, le ciel a la couleur du plomb. Le garçon se tait et s’en va. Bonjour la descente. Vous programmez le réveil pour 18h30 et vous notez dans un coin de votre tête qu’il faudra aller voir de plus près cette histoire de blog qui organise des soirées où vous vous êtes retrouvée encore une fois sous influence.
www.getthecurse.com : le blog. Une date, un titre de rubrique, une image, le texte ne fait pas trois kilomètres, c’est pas mal écrit. Les pseudos de cinq ou six rédacteurs s’entrecroisent, il y a quelques invités. Ils jouent leur rôle de « posters », reviennent régulièrement et signent leurs rubriques, appelées là des « posts ». Les textes ne suivent pas forcément l’actualité du milieu et sont majoritairement illustrés par des morceaux de musique à écouter et/ou télécharger. Suit alors la liste des commentaires, très courts, souvent positifs, des internautes venus là à la recherche d’infos et de son electro. Ils commentent et remercient les propositions musicales de Get the Curse . Pour un portrait, la rubrique est labellisée « focus ». Quand on peut télécharger le(s) mp3, la rubrique s’intitule « podcast ». Simple et efficace. Ils ont fêté leur 1er anniversaire au Bataclan le 25 avril 2008. Fin 2008, le blog a donc un peu plus d’un an et demi d’existence.
Vous relevez au passage le nom du DJ qui a été responsable de votre dernière émotion musicale sur le dance-floor du Bataclan : Claude VonStroke, un DJ-producteur classé house, venu de San Francisco.
Le Cerveau Droit d’Une Nuit Sous Influence vous dit : « Fonce ma biche, Get the Curse a le vent en poupe en ce moment, va les interviewer, chérie. »
Le Cerveau Gauche vous accompagne au rendez-vous pris via le MySpace du blog avec Clément Meyer.
En attendant celui qu’on présente comme le fondateur du blog, vous sirotez un Martini, enfoncés dans un immense canapé de cuir caramel. Le Cerveau Gauche a mis pour l’occasion une nouvelle veste rouge, avec trois bandes blanches qui courent des épaules aux poignets, et qui soulignent élégamment la longueur légendaire de ses bras. Il vous briefe.
Tu vois, Get the Curse, c’est devenu une référence en matière de musique électronique. On a vu pas mal de types ces derniers temps cités ou playlistés sur le blog qu’on a retrouvés ensuite produits sur des labels comme Bpitch… Un peu comme Fanny (Kill the DJ) quand elle faisait venir des groupes ou deejays au Pulp et qu’on les retrouvait peu de temps après en haut de l’affiche des grosses soirées ou produits sur des labels connus. Leurs soirées marchent bien, ils ont du nez, ils sont pointus, les gens les suivent. C’est la relève, quoi. D’ailleurs, je te préviens, je vais leur poser des questions sur le CD et le vinyle, et la drogue, mes sujets incontournables.
Vous vous rappelez maintenant de la déclaration d’Amplified People venu vous saluer à l’occasion de la sortie d’un des numéros de votre revue : moi, le blog que j’aime bien consulter c’est Get the Curse. Vous vous étiez alors abstenue de répondre qu’on ne pouvait pas comparer la revue www.unenuitsousinfluence.org avec un blog, même s’ils partagent la même vocation : parler de musique électronique sur le net. Bref, vous vous occuperez d’Amplified People une autre fois.
Pour l’instant, vous demandez au Cerveau Gauche de vous expliquer ce qu’est un « nerd ». Le terme ressort dans quelques papiers électroniques lus sur Get the Curse.
Nerds, (prononce « neurds » sinon tu as l’air d’un plouc), ce sont ces jeunes mecs qui ne mettent jamais plus le nez dehors, toutes leurs occupations étant reliées à leur ordinateur et Internet. Ils sont hyper balèzes dans leur domaine d’activités, les nouvelles technologies en l’occurrence. Leurs parents leur apportent leur bouffe sur un plateau-repas, ils sont souvent obèses et complètement asociaux. C’est un genre de freaks des temps modernes.
Humm. Alors, branché sur le net en continu, c’est pour ça que Clément a répondu si vite à votre mail. Peut-être d’ailleurs qu’il ne peut tout simplement pas sortir de sa chambre. Il va vous poser un lapin. Et s’il vient, est-ce qu’il va sentir le rance des chambres trop peu aérées ? Vous avez en tête l’image d’un vampire des temps modernes, obèse. Votre verre n’est pas tout à fait terminé. Vous en commandez un autre.
À la moitié du verre, vous voyez arriver trois garçons. Clément est venu avec Lelo et Mikhail qui travaillent avec lui à Get the Curse. Ils ne ressemblent pas du tout à l’idée du « nerd » que vous vous faisiez un verre plus tôt. C’est plutôt l’inverse. Vous respirez. Vous vous redressez dans le canapé, bonsoir, et vous commandez une première tournée pour tout le monde.
Mikhail se présente. Il a 21 ans. Le Martini a du mal à passer. 21 ans. À cet âge-là, vous êtiez étudiante à temps partiel, plongée musicalement dans la nébuleuse post-rock-indus, vous n’aviez encore jamais écouté de musique techno, comme on l’appelait à l’époque. Votre première rave n’était pas loin, vous ne le saviez pas encore. La paille plantée dans les glaçons, vous sifflez le reste du verre, double dose, c’est l’happy hour. Mikhail travaille maintenant juste en face, au Paris Social Club en tant qu’assistant à la programmation, à la production, et à l’accueil. Il a d’ailleurs une soirée tout à l’heure et il est très enrhumé. Ça doit être son médecin qui le soigne en direct au téléphone : il ne décolle pas l’oreille de sa machine. Avant, il était assistant communication à la Flèche d’Or. Il a aussi collaboré à I'm a Cliché, le label de Cosmo Vitelli. Il figure également sur pas mal de flyers en tant que DJ. Il a rencontré Clément au cours d’une download battle. À l’époque où Soulseek était devenu source de recherches et de téléchargements frénétiques sur la toile pour beaucoup d’entre vous, le jeune Mikhail était l’heureux détenteur d’un morceau d’Ivan Smagghe que seuls quelques happy few étaient censés posséder. L’ayant généreusement mis à disposition des internautes, il se vit ainsi au passage chaudement remercié et félicité par Clément Meyer. T’étais mineur, en plus ! lui lance Clément.
Premiers échanges sur le net, rejoints en route par les trois autres « posters » Lelo, Ed et Olibusta qui décideront ensemble de monter le blog.
Lelo se présente aussi. Il a 31 ans, journaliste et éditeur web, c’est le plus âgé de la bande. Il a contacté Clément grâce à MySpace. Il participe au blog avec une bonne dose de culture rock. Il sort peu, maintenant, mais il écrit. Il collabore par ailleurs au magazine Tsugi.
Ed a 21 ans, il est étudiant en anthropologie et il sort pas mal. Il va partir bientôt aux États-Unis poursuivre ses études. Ça n’a pas l’air de perturber le moins du monde ses collaborateurs. L’avantage quand on écrit sur le net de Paris ou de San-Francisco pour Get the Curse, c’est que c’est pareil sinon mieux. Un autre envoyé spécial à l’étranger, c’est bon à prendre.
Oli(busta) a 28 ans, et vit à Londres. Clément l’a rencontré à l’école de commerce où ils ont fait leurs études. Ses posts se font l’écho en direct de la capitale britannique de ce qu’il voit passer sur la scène electro qu’il a l’air de fréquenter assidûment.
Il y a une nouvelle recrue qui s’appelle John et qui a 21 ans. Nous n’en saurons pas plus sur John cette fois-ci. Il est déjà actif sur le blog, il suffit d’aller jeter un œil pour constater qu’il n’est pas avare de rubriques. Nouveau et motivé.

Clément a 27 ans. Il travaille aussi. Non, il ne consacre pas tout son temps à Get the Curse. Enfin si : ça lui a permis d’inventer le concept de la journée de 48 heures. La course quotidienne contre la montre fait manifestement partie de ses préoccupations. Il reçoit en plus énormément de musique à écouter et a du mal à le faire. Il regrette le temps où il pouvait consacrer de multiples écoutes à un morceau de musique pour s’en faire une idée précise. Victime du succès, peut-être ? Il cherche des solutions et reste de toute façon très fier de l’évolution du blog.
Les présentations sont faites. Les verres sont vides. Vous faites signe au garçon de servir la même chose. Le Cerveau Gauche vous regarde bien droit dans les yeux et vous intime l’ordre de poser la première question.
Comment en êtes-vous arrivés à organiser une soirée telle que celle du 17 décembre 2008 au Bataclan ?
Les choses se sont faites petit à petit. Ils sont tous DJ, alors en plus d’écrire dans le blog, ils jouent, participent aux soirées, rencontrent du monde. Et puis il y a le réseau. Il suffit de lire les références qui jalonnent les présentations pour comprendre que le réseau de Get the Curse est étendu. Au début, Mikhail les booke plusieurs fois à la Flèche d’Or. Et puis Tsugi leur demande de jouer pour leur soirée de lancement à la Loco, le 22 novembre 2007. Ils ont ainsi chauffé le dance-floor avant que Laurent Garnier ne prenne les platines. Mikhail raconte que cette fois-ci, ils étaient installés au rez-de-chaussée de la Loco, un espace bas de plafond où s’entassèrent leurs potes. Il en résulta une ambiance torride, de celles qu’on trouvait au Pulp, un grand moment, qui reçut les félicitations de Mr Garnier himself en prime, svp. Ils rejouèrent à la Party 002 de Tsugi au même endroit, le 8 octobre 2008 avec Garnier encore, Danton Eeprom, Agoria et Luciano pour ne citer qu’eux. Vous imaginez le réseau galopant. La rencontre avec les gens du Social Club fut très importante également. Clément tient à le souligner. La confiance que l’équipe du Paris Social Club plaça en eux en leur confiant la programmation d’une mensuelle leur permit de confirmer leurs sélections de deejays peu connus ou peu programmés sur la scène parisienne, pour le plus grand bonheur des clubbers et des responsables du lieu.
Aussi, quand l’anniversaire de Get the Curse pointe le bout de son nez, l’envie est grande pour les cinq bloggers d’organiser et de programmer une soirée entière signée Get the Curse. Le Bataclan est d’accord pour les accueillir. En annonçant la soirée programmée le 25 avril 2008, Clément explique encore sur le blog que toute l’équipe veut fêter l’anniversaire en compagnie de deejays peu vus sur la scène parisienne. Une constante de l’argumentaire de Clément lorsqu’il défend les sélections de Get the Curse. Avec Paul Ritch (Get Physical) en live, Sebo K (mobilee), Ripperton, Clément, Mikhail et Olibusta aux platines, et avec mille deux cents entrées, leur première soirée au Bataclan est un succès. En voilà au moins qui sont récompensés de se mouiller à programmer autre chose que des têtes d’affiche reconnues.
Le Bataclan leur propose d’organiser une seconde soirée en décembre. Celle-là même où vous avez pu constater que votre envie de danser sur des rythmes électroniques n’était finalement pas tout à fait morte.
Vous vous demandez quand cela va s’arrêter et vous replongez dans les glaçons fondus de votre Martini.
Le Cerveau Gauche reprend la main pour une question.
Est-ce que vous sortez beaucoup ?
Ils disent : moins qu’avant. À force, on est un peu blasés.
Oh ? Déjà ? Très sollicités, sans aucun doute. Ils sont souvent fourrés de fait au Social Club. Clément aime bien aller à des soirées organisées en dehors des clubs, plus confidentielles, organisées dans de grands et beaux lieux, annoncées uniquement par le biais du bouche à oreille, comme les soirées Dimushi par exemple.
Par contre, en voyage, à Londres ou Berlin par exemple, ils sont capables de sortir 48 heures d’affilée.
Oli, lui, sort pas mal.
De toute façon, vu le nombre de soirées auxquelles le nom de Get the Curse est associé, assurées sans doute de la présence de ses représentants, la notion de « ne plus sortir beaucoup » pour ces garçons est sans doute à relativiser.
Est-ce que vous êtes passés par la case raves ?
Lelo, venu de l’Est de la France, un peu oui.
Pour le reste de la bande, plus « jeunes » et parisiens, ces deux critères justifient à eux seuls une culture de la musique électronique amassée en club, hors écoute salon, s’entend.
Clément a bien vu sa grande sœur aller en raves mais n’avait pas l’âge requis pour l’accompagner, ni même s’y intéresser. Il était encore en plein hip-hop, faisait suite à une immersion initiatique dans le heavy metal. Sa sœur ne rave plus quand les clubs parisiens l’accueillent enfin pour de nombreuses nuits. Il estime avoir eu la chance de pouvoir pousser la porte d’un club à la programmation particulièrement excellente pour se faire l’oreille. On parle encore du Pulp, évidemment. Il y trouve en plus de la musique un certain état d’esprit et un savant amalgame de personnes.
Mickhail ajoute qu’il garde lui aussi en tête cette alchimie de personnes et essaie aujourd’hui de mettre en place une lègère sélection à l’entrée de ses soirées avec cette idée de soirée-là.
Et les free parties, les teknivals ?
Clément est assis en tailleur sur le pouf rectangulaire qui fait face à votre canapé. À côté de lui, Mikhail répond.
Trop glauque, trop de défonce. La musique y est trop speed pour lui, absolument inécoutable, et l’ambiance apocalyptique.
Non, c’est pas leur truc. Vous vous en étiez légèrement doutée en jetant un coup d’œil à la tenue de Clément, plus précisément à ses chaussures : blanches en cuir, semelles souples, à lacets, six trous, légèrement pointues, très très éloignées en effet de la capuche kaki du free-parteux.
Les lumières du bar baissent à ce moment-là, le niveau sonore monte, décharge d’alcool effective, les conversations se croisent, vous perdez le fil, vous lancez un regard noir au Cerveau Gauche qui parle de danseuses nues avec Clément. Vous renoncez à demander à Mikhail de préciser cette idée de sélection à l’entrée des soirées Get the Curse, dommage.
Pour calmer les esprits, vous tapez sur la table basse pour demander qui veut reboire quoi, et on y retourne.
Quelle consommation faites-vous de la musique ?
Est-ce que vous téléchargez ?
Lelo, Mikhail et Clément évoquent la folie passée générée par le téléchargement et l’orgueil qu’ils pouvaient avoir à dégainer tel ou tel morceau prétendument introuvable. Ils se moquent au passage de certains messages codés ridicules qu’il leur arrive de recevoir encore : « Est-ce que tu as écouté le dernier XW4 1236b de chez UnteLabel ? ». Univers étrange des spécialistes qui oublient de nommer les artistes au profit de numéros de série délivrés par le système de commercialisation des morceaux en question.
Ils parlent avec confiance d’une certaine maturité acquise face au délire consumériste du téléchargement. De toute évidence, trop de téléchargement tue le téléchargement et aboutit à une écoute égale à zéro. On revient au problème de la masse d’information à ingérer et du manque de temps pour la digérer.
Pour naviguer dans ce flux de production musicale, ils sont heureux de présenter Get the Curse est comme un filtre qualitatif, détaché d’une quelconque course à l’exclusivité.
Conséquence ou pas, les labels ne leur cherchent pas de poux dans la tête après une mise en ligne de leurs morceaux. Au contraire, ils semblent plutôt heureux d’être référencés sur le blog. Sauf une fois où Bpitch venaient tout juste de mettre en vente un morceau et leur demanda de le retirer du blog, ce qu’ils firent sans façon.
Le Cerveau Gauche lâche son verre et émerge au-dessus de son survêtement rouge. Il s’impose avec une série de questions.
Quel format d’écoute préférez-vous ? Morceau ou album ?
Lelo écoute aussi du rock et il le fait en suivant le format des albums.
Clément et Mikhail semblent s’être détachés de ce format pour se concentrer sur des listes de morceaux qu’ils écoutent à la maison ou en ville sur leur balladeurs mp3. Il est rare de toute façon que la musique électronique soit étroitement liée à une notion d’album. On est plutôt à la recherche de morceaux individuels à écouter tels quels ou à mixer.
Vous êtes plutôt CD ou vinyle ?
Lelo achète des CD et des vinyles. Pour ces derniers, il apprécie de pouvoir télécharger sur le net les morceaux mp3 à partir du code parfois fourni sur le disque. Le vinyle, c’est bien à la maison, mais le morceau mp3 reste plus facile à transporter et à écouter. Le coup de se lever régulièrement du canapé pour changer de disque ne passe décidément pas…
Clément estime que pour sa part, le CD a un avantage pratique. Il prend peu de place et lui permet d’enregistrer autant de morceaux qu’il veut avant d’aller jouer. Après une étude sérieuse, il a même cru remarquer qu’à niveau égal d’alcool ingurgité – soit le niveau « bourré comme un porc », il lui est plus facile de caler ses morceaux sur CD que sur vinyle. Un bon point pour le CD.
Est-ce que le fait de jouer des vinyles ou des CD peut changer la nature de vos sets ?
Clément se méfie du nombre de morceaux emportés, arguant que trop de mp3 tuent la créativité des sets. La contrainte du nombre de vinyles emportés a pour avantage d’obliger le DJ à faire un set avec une pré-sélection réduite de morceaux. Tu pars avec quarante morceaux et tu te démerdes. La sélection, le filtre donc, on y revient.
Et le plaisir dans tout ça ?
Avec le vinyle, Clément se plaît à imaginer la grosse presse qui servit à le façonner. Au toucher, la galette est lourde, lègèrement bombée, c’est plus agréable, plus sexy.
Vous confirmez. Vous avez déjà remarqué que la chorégraphie des deejays qui mixent sur vinyle est aussi plus sexy que celles des deejays qui officient sur ordinateur portale ou sur double lecteur CD, indéniablement. Vive les pirouettes de galettes au-dessus des platines, l’atterrissage du disque sur le feutre, tout cela rythmé par les apparitions-disparitions du DJ quand il plonge dans son bac, passe en revue les pochettes, s’arrête sur l’élu, se concentre immobile pour chercher du bout des doigts, avant d’envoyer la sauce dans un mouvement chaloupé.
Le patron du bar vient voir si tout va bien, vous lui commandez un verre de glaçons.
Pour ce qui est de la différence de son entre les deux supports, Clément remarque une petite différence de qualité pour un même morceau, sans doute liée au mastering revu et corrigé pour l’édition d’un support et pas pour l’autre. Les traitements avant impression ne sont pas les mêmes, avec un bémol remarqué à propos du son du CD « sécurisé » et donc parfois limité par rapport à celui du vinyle.
Vous plissez les yeux et vous voyez passer un étalon pur sang en train de courir au grand galop, crinière au vent ,sur la piste d’un vynile, distanciant en trois foulées d’autres chevaux sur des lecteurs de mp3.
Vous décidez immédiatement de passer au Coca, ça ira très bien avec les glaçons.
Mikhail pour sa part constate que le plaisir du vynile est aussi lié au désir de collection et de posséder un objet issue d’une série limitée. Il considère qu’une bonne vente electro en vynile représente une édition de trois cents copies environ, voire quatre cent cinquante, qui peut être éventuellement rééditée si ça marche vraiment bien. Ce qui en fait de fait un objet rare, en effet, et renforce le plaisir de l’avoir.
A contrario, Lelo défend le fait de pouvoir disposer d’un morceau plus facilement en mp3 que sur l’objet disque vynile. Si tu as envie de passer un morceau, tu n’as pas à courir après chez le disquaire ou en commande sur net, le mp3 reste plus accessible.
Clément voit de plus en plus de platines revenir dans les salons, « même chez les petits jeunes ». Il est persuadé que le CD mourra avant le vynile. Prophétie à suivre, donc.
Tous les trois, sans compter le Cerveau Gauche s’accordent sur l’excitation générée par l’attente de recevoir une commande de vinyles passée sur le net. Ils ont tous les yeux qui brillent à cette idée.
Vous croquez un glaçon.
Le Cerveau Gauche et les gars de Get the Curse se sont lancés dans une discussion débridée sur le plaisir de mixer, le plaisir de voir une salle vibrer, et, en tant que DJ, de l’importance de l’emplacement des chiottes dans un club par rapport à celui de la cabine du DJ. Une question émerge : comment font les deejays quand ils ont envie de pisser en plein set ? Ils évoquent le personnage de Laurent Garnier et ses All Night long au Rex et lui rendent hommage au passage. Le Rex, le club de Paris où les toilettes sont les plus éloignées du bocal, avec le dance-floor à traverser dans toute sa longueur, les abords du bar bondés et des escaliers à descendre avant d’arriver à bon port. Les DJ pissent-il alors dans une bouteille, à la guerre comme à la guerre ?
Vous leur proposez un peu de glace, sans succès.
Dernière question avant de se séparer, récurrente en ce qui concerne les Get the Curse. Allez-vous vous mettre à la production ?
Oli devrait être produit en 2009.
Se mettre à la production semble incontournable pour Get the Curse, c’est dans la suite logique des choses, c’est en tout cas l’objectif de Clément. Cela dépendra du temps qu’il peut attribuer à cette activité.
Vous remerciez et saluez les trois garçons de Get the Curse. Au revoir, à bientôt. Ils repartent dans la nuit et dans la ville.
Vous engloutissez une crêpe que vous achetez au camion du carrefour des Grands Boulevards. Vous êtes heureuse, c’est une chose que vous n’aviez jamais osé faire du temps du Pulp ouvert juste à côté.
A côté de vous, mâchant un chewing-gum d’emmental fondu, le Cerveau Gauche est un peu ivre et peste de ne pas avoir posé sa question sur la drogue.
Assis tous les deux le long d’une vitrine éclairée, vous vous demandez pourquoi le temps est devenu une chose si rare.